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CQFD N°054


DANS LE VISEUR

GAZA BLUES

Mis à jour le :15 mars 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.
EN DIRECT DU GHETTO
Brigitte Appia (Cimade), Jacques Jedwab (Union Juive Française pour la Paix), Laurence Zufic (Palestine 13) et Ariane Monneron (les trois à la fois) sont revenus de la bande de Gaza juste avant la récente offensive israélienne. Ils racontent à CQFD ce qu’ils ont vu et entendu là-bas.

Jacques : Cette offensive de Tsahal ne constitue en rien une rupture : à Gaza, il y a des incursions, des bombardements et des morts tous les jours.

Ariane : La situation se dégrade. Il y a eu 115 morts lors de cette offensive. Sans compter tous ceux qui vont mourir dans les hôpitaux, faute d’anesthésiques, d’antalgiques… Il y a quelques mois,le fils du directeur du PARC (lire encadré) à Gaza jouait avec son petit frère quand un missile a frappé un véhicule à côté d’eux. Le garçon (14 ans) a reçu un éclat dans la tête, plusieurs dans l’intestin, il était donné pour mourant. Mais comme la télé de Tel-Aviv avait parlé d’enfants blessés, on a permis qu’il soit soigné dans un hôpital israélien. Pour la première fois de sa vie, le gosse voyait des Israéliens bienveillants !

Brigitte : La sécurité d’Israël a bon dos. Un exemple : quelques nuits avant notre visite,des soldats sont entrés dans un petit centre social pour femmes et enfants, près de Rafah, au sud de Gaza. Ils ont tout cassé : portes, fenêtres, ordinateur, câbles arrachés, bibliothèque jetée à terre, fiches d’inscription déchirées. C’est pour la sécurité d’Israël ? Autre exemple : on a visité une ferme bio soutenue par le PARC, un endroit magnifique. On y arrive par un petit chemin de terre, bordé de figuiers de Barbarie et de champs d’oliviers. Puis, sur une centaine de mètres, les arbres sont arrachés. On nous dit qu’il y a une semaine des chars sont passés,de nuit –la frontière est à deux kilomètres–, écrasant des dizaines de figuiers et d’amandiers. Y avait-il un gars du Hamas derrière chaque arbre ?

Laurence : Des opérations comme celle-là, il y en a toutes les nuits, sans raison. On surgit chez vous, on ouvre le feu, on blesse, on tue, on emmène les hommes et les adolescents, on bouscule les femmes et les vieux, on bat les enfants. Des enfants se sont mis à hurler, terrifiés, lorsque nous avons voulu leur parler. La mère nous a expliqué que, lors d’une intrusion, un soldat a empoigné et secoué son fils de deux ans comme un paquet de chiffons. Ces gosses sont traumatisés, ils dorment mal, pissent au lit… Menacent-ils la sécurité d’Israël ?

Ariane :Je voudrais parler du Hamas.La presse israélienne et occidentale dit que le Hamas utilise la population comme bouclier. Cela justifierait la brutalité de Tsahal contre les civils. Mais à Gaza les rues sont calmes,et pour cause : les gens ont peur. Les gosses ne jouent plus dehors. Il y a de plus en plus de véhicules à traction animale à la place des voitures, faute d’essence. Quand la frontière entre Rafah et l’Égypte s’est ouverte, comme une cocotte-minute, les gens se sont rués dans la brèche, non pas, comme le prétend Israël,pour acheter des armes,mais des vivres, des pneus, du carburant.

Jacques : Tout le monde n’est pas avec le Hamas, à Gaza. On voit des drapeaux de tous les partis aux fenêtres. La Constitution palestinienne est démocratique et le Hamas n’a pas aboli les libertés civiles.Après l’échec du projet de gouvernement d’unité nationale, le président Abbas aurait dû dissoudre le Parlement et convoquer des élections. Il ne l’a pas fait et, à Gaza, le Hamas a refusé de rendre le pouvoir. Malgré tout, les deux côtés ont l’air de s’en tenir à cette base constitutionnelle. On n’est pas dans un État policier. On est plutôt dans un effet miroir : l’Oumma [1] islamique du Hamas fait face à l’Oumma juive des sionistes.

Brigitte : Notre visite avait aussi pour but de contrer les voix qui, lorsque le Hamas est arrivé au pouvoir, se sont élevées pour dire qu’il fallait cesser toute aide. Il y a eu,même parmi nos sympathisants, des gens pour dire « à Gaza, ce sont tous des terroristes ».

Jacques : Un dirigeant du Palestinian Centre for Human Rights [2] me disait qu’Israël devra choisir : mariage ou divorce. « Si c’est un divorce, qu’ils nous laissent vivre en liberté totale. Si c’est un mariage, alors vivons vraiment ensemble. » Lui est partisan, à terme, d’un État unique, démocratique et laïque. Faute de quoi, il y aura toujours des affrontements. Le but du sionisme est la disparition du peuple palestinien ; pas de l’éliminer, mais de le repousser au loin. En Israël comme en Palestine, beaucoup pensent que la création de deux États n’est plus possible, qu’il est trop tard. Il n’y a plus de continuité territoriale, les colonies métastasent des territoires réduits à l’état de ghettos. Certains disent qu’il va peut-être falloir se battre pour une démocratie à l’intérieur de l’État d’Israël. On ne peut pas revenir à l’avant-1948. Une des conditions pour la paix, c’est que les Israéliens se débarrassent du sionisme. Ce qui est loin d’être gagné ! Le sionisme est une idéologie identitaire, qui prend des formes de plus en plus racistes et risque de mourir de sa propre violence.

Laurence : Le pendant de l’effondrement de l’État palestinien, c’est l’effondrement de l’État juif. À Tel-Aviv, alors que c’est le 60e anniversaire de la fondation d’Israël, on ne voit aucune banderole, ni célébration, ni joie dans la rue. Le déclencheur de cette morosité nationale a été l’échec de l’armée –ce pilier de la société– dans la deuxième guerre du Liban. Eitan Bronstein, de l’association pacifiste Zochrot, dit qu’aujourd’hui des dizaines de milliers d’Israéliens se tournent vers leurs racines et demandent des passeports allemands ou autres, dans l’idée de se sauver avant que le navire ne sombre. Pour le reste, on assiste à un repli sur soi généralisé. La société palestinienne est malade, mais la société israélienne l’est tout autant. La classe moyenne ashkénaze voyage et vit beaucoup hors d’Israël. Les pauvres, souvent des Juifs orientaux, sont condamnés à vivre là, dans une tension permanente. Ce qui les pousse vers une crispation nationaliste.

Publié dans CQFD n°54, mars 2008.


[1] Oumma:communauté des croyants dans l’Islam.

[2] ONG qui dénonce les abus de l’Autorité palestinienne et du Hamas autant que ceux de l’État hébreu.





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