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CQFD N°054


MÉDIAS ET MÉDIATEURS

COMMUNICATION CHARNELLE

Mis à jour le :15 mars 2008. Auteur : Gilles Lucas.

Avant d’envoyer l’artillerie policière et judiciaire, les autorités disposent d’une arme de choix : le médiateur. Son boulot : que ceux qui subissent projets industriels, licenciements ou autres maltraitances soient responsables du sort qui leur est fait. Illustration avec ce projet éolien en Auvergne.

IL EST PARTOUT, CE MEC à la trentaine paisible, cheveu mi-long et look d’écolo propre sur lui. Il est là, dans ce petit resto auvergnat du Livradois où mange tranquillement un couple. Souriant : « Bonsoir et bon appétit… J’aimerais que vous me teniez au courant des prochaines initiatives contre le projet d’éoliennes. » L’homme l’arrête sèchement : « Vous n’avez qu’à lire les affiches… » L’individu de se tourner alors vers la femme : « Nous nous sommes déjà vus, je crois… » Il est là aussi, dans ce village, à la sortie de la réunion publique lorsque des antiéoliens vont boire un dernier coup, pour offrir sa tournée : « Vous savez moi aussi, j’ai retapé une vieille ferme… » Il est encore là, résultat de sa persévérance, incrusté à la table d’un habitant du coin opposé à l’érection d’engins industriels de 120 mètres de haut à proximité des villages. « Je n’aimerais pas être à votre place. Vous battre comme ça, c’est épuisant.… Dites-moi, vous êtes bien installés, ici ! » Dès que l’occasion se présente, il se mêle aux conversations : « De toute façon le projet va se faire. Plutôt que de s’y opposer, il vaut mieux y participer… » C’est lui qui invite les collectifs d’opposants à une réunion – alors qu’une autre, officielle celle-là, rassemble, à une centaine de kilomètres de là, décideurs et comité de pilotage : « On va discuter de la forme que va prendre la concertation. On n’est pas là pour discuter du fond. » Qu’un participant avance l’idée d’éoliennes de petite taille ou qu’un autre parle « projet participatif » impliquant la population locale, et « Voilà de très bonnes idées ! », s’exclame avec application le bonhomme. « On va créer une sous-commission pour étudier ces excellentes propositions. » À une rencontre de hasard, il confie : « Je sais qu’ils [industriels et décideurs] prennent en compte ce que vous dites… Vous savez, moi, je suis impartial… Et vos enfants, ils vont bien ? » À l’intention d’un opposant véhément : « Vous avez tous les talents pour être le représentant du collectif. Vous pourriez participer à la commission de préparation à la concertation… Votre femme va mieux ? » Si une hésitation se dessine : « Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez. Cette fois, il y a un cadre précis pour ce projet. Ce n’est plus l’affaire des seuls industriels. » Dans une assemblée, où il tient le crachoir, un opposant excédé se lève : « Foutez-nous la paix ! Vous,vous êtes payé ! Ici, nous sommes tous bénévoles. Nous vivons ici ! C’est nous qui allons supporter le projet d’éoliennes pour lequel vous travaillez. » Et lui de répondre : « Vous savez, j’ai le cul entre deux chaises. Mon travail n’est pas facile. Je vous comprends. Je suis comme vous… » On en arriverait presque à le plaindre : « C’est vrai que son boulot n’est pas simple », murmurent même certains.

En 2000, pétitions massives et rassemblements avaient accueilli le projet d’installation d’éoliennes sur les Hautes-Chaumes, dans les monts du Forez. Dans les réunions publiques, leur emballage a priori séduisant ne résistait pas plus d’une demi-heure face aux explications sur les menaces environnementales et la dimension des intérêts privés en jeu. En 2007, c’est par la fenêtre de « l’institutionnel », ici le parc régional du Livradois-Forez,que le projet a refait surface. Et cette fois,en direction du plateau du Livradois, où la dispersion de la population devrait lui garantir une plus grande sérénité. Mais prudence ! L’opposition aux éoliennes étant encore toute fraîche, l’administration du parc et le comité de pilotage de l’opération préfèrent dorénavant affiner la méthode en s’adressant à un « cabinet d’études en médiation ». C’est ce dernier qui envoie ce syndicaliste-curé-copain, équipé d’arguments insaisissables et tentant de se faire pote avec tout le monde. « Moi aussi, autrefois, comme vous, je me suis battu. J’étais et je reste un écolo encore aujourd’hui… », se plaît à rappeler cette espèce de mercenaire-espion, acteur d’une stratégie qui s’est répandue dans tous les secteurs de la société depuis les années 80.

Qu’elle s’appelle « médiation », « gestion alternative des conflits » ou « diversification des outils de pacification », il s’agit de réduire tout déséquilibre dans les rapports de force existants. Son objectif : faire passer en douceur les décisions des industriels. Sa technique : développer des relations individuelles, disperser les liens, flatter le sentiment d’être reconnu, transformer l’adversaire en interlocuteur, utiliser « la grande puissance allégorique de la communication charnelle, de l’exaltation de la rencontre et de la parole vivante », ainsi que le préconise Jacques Faget, spécialiste en sociologie pénale et judiciaire… Et de fait, la méthode est d’une bien plus grande efficacité que l’arrivée glacée de technocrates et entrepreneurs présentant leurs projets et faisant se dresser contre eux un front de résistance. Son antienne est celle du « réalisme », car « on ne doit pas oublier qu’on n’est pas seul, qu’on ne fait pas ce qu’on veut, qu’il faut prendre en compte tous les aspects… » D’ailleurs, n’est-il pas là, ce petit soldat, pour « accompagner la compréhension de tous, la réduction des tensions, l’équilibre des choix et la liberté de chacun » ? Mais convaincre les opposants de la nécessité, en l’occurrence, des éoliennes n’est pas de son ressort. Son intention est autre : que ceux-ci soient présents dans les phases administratives du projet et que leur paraphe apparaisse au bas des documents officiels. L’essentiel est de donner un habillage de concertation citoyenne à l’affaire. Le reste, ce n’est pas son bizness. Et allez dire après ça qu’on n’est pas en démocratie, ma p’tite dame !

Publié dans CQFD n°54, mars 2008.






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