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CQFD N°011


De notre correspondant permanent au pénitencier

Libération anticipée entre quatre planches

Mis à jour le :15 avril 2004. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Roland devait sortir libre avant l’été. Mais c’est dans une caisse en sapin qu’il a quitté la centrale de Moulins Yzeure, ses quartiers d’isolement, ses commandos cagoulés et ses cellules rongeuses. « Je te raconterai des histoires pour tes bouquins », avait-il promis à Jann-Marc Rouillan.

Depuis la chronique du mois passé, le pouls de la centrale a battu fort, les événements se sont précipités. Combien se trompent ceux qui pensent qu’entre quatre murs il ne se passe rien ou pas grand-chose ! Car l’aventure carcérale est permanente… et par bien des aspects elle se renouvelle dans son rapport fulgurant à la vie et à la mort. Du côté des détenus, la prison est de la matière humaine à l’état brut. Ce mois-ci, j’aurais bien pu raconter mon baluchonnage en pleine nuit par une nuée de cagoulés, avec son folklore de boucliers en plexiglas, de gilets pare-balles et de fusils à pompe… Mon passage au QI sans toucher les deux mille balles, quelques jours, juste le temps de constater que là-bas rien n’a changé, toujours les mêmes et un petit nouveau débarqué de Châteauroux… Une piqûre de rappel en quelque sorte… Puis le retour à la case départ, ou plutôt le changement d’étage, car me voici à Baudelaire, au 2e gauche… [1] J’aurais pu raconter l’histoire de Nono et de son départ au mitard, mettant le feu aux poudres… Ou le blocage du 3e gauche et, à minuit, l’entrée fracassante des « ERIS » [2] sur la coursive à la manière d’une tortue de la légion romaine. J’aurais pu expliquer comment les gars étaient levés par surprise, 3, 4 et 5 en suivant… Que le mitard était plein, que le premier arrivé laissait la place au dernier venu. Qu’à force de reculer, la détention se retrouva dos au mur… Qu’on ne pouvait faire nos peines dans ces conditions de terreur permanente et que nous avons engagé le combat. Et je rejoignis tout naturellement la solidarité collective et déterminée qui permit ma sortie du QI, maintenant qu’elle s’appliquait aux camarades du cachot… Grève des ateliers, de tous les travaux intérieurs, grèves des activités, des plateaux repas et des cantines… Sur les coursives, nous avons balancé les télés et les frigos pour clamer « nous sommes tous au mitard ! ». Dans notre seul bâtiment, plus de cinquante grévistes sur une soixantaine de prisonniers… Une semaine entière bras dessus bras dessous… et jusqu’au bout… ici pas une défection.

J’aurais pu raconter qu’un mercredi, on nous a enfermés dans les cours de promenade toute l’après-midi et, le soir venu, aux alentours de huit heures, ils nous envoyèrent les cagoulés sous le prétexte mensonger que nous organisions un blocage. Le lendemain, la direction se vantait dans la presse locale : « Un mouvement de désordre a été maté par les unités spéciales »… J’aurais aussi bien pu raconter que j’appris par hasard ma contamination à l’une des myxomatoses carcérales… Que le mortifère avait pris la forme bien concrète d’une pomme pourrie dans mes éponges. Je suis devenu à mon corps défendant un de ces crevards de chez crevards pour qui il n’est plus question de compter les chances de recouvrer la liberté mais celles de guérir, de survivre tout simplement, comme n’importe quel lapin de garenne… Non, ce mois-ci, je parlerai d’un collègue qui s’appelait Roland. Il venait d’Auber, de cette banlieue nord avec de grandes barres grises le long du canal. Il n’était pas un voyou et n’était là que par accident… Certains disent qu’il avait déjà fait dix ans, d’autres douze, quoi qu’il en soit il sortait dans les prochaines semaines, bien avant l’été. Ne demandez pas pourquoi ce genre de gars termine sa peine dans la prison la plus sécuritaire d’Europe. La mangeuse d’hommes serait incapable de vous donner une raison valable. Une seule… À mon arrivée ici, Roland frappa à la porte de ma cellule… Comme « auxiliaire informatique » il circulait à droite à gauche. Il me donna des nouvelles de quelques connaissances, les bons plans du bunker et la configuration pour un nouvel ordinateur. « Ton instrument de travail… je te raconterai des histoires pour tes bouquins »… Puis il prit l’habitude de passer. II retirait ses babouches et s’asseyait en tailleur sur mon lit. Il parlait de ce qu’il ferait dehors, des difficultés rencontrées lors de sa dernière permission, de la misère des copains d’Auber, de leur coupable résignation… J’ai aperçu ses parents au parloir, ils traînaient avec eux l’atmosphère du Point du Jour et le matin d’un bleu dans les brumes de l’Ourcq. Roland était fils du peuple qui se lève tôt, et, même en ces temps postmodernes, il n’oublia jamais la condition ouvrière. Au moment de la séparation, j’ai entendu malgré moi sa mère dire en l’embrassant « maintenant on se reverra dehors… ». Et à la fin février, un matin gris et froid, la prison lui a rendu son fils dans une caisse en sapin.

« On se reverra dehors… »

Pourquoi n’avons-nous pas su trouver les mots pour le réconforter à son retour de perm’… Ou lorsqu’il fut balancé pour quelques misérables grammes de shit et que les cagoulés le levèrent à l’aube… Il se retrouva sans boulot… Et il affirmait haut et fort qu’il en avait marre de l’ambiance de Moulins. « C’est trop, je ne supporte plus ce bordel… ». La nuit suivant la découverte de son corps, après que les verrous eurent claqué à chaque porte, je suis passé à l’examen de minuit. Qu’aurais-je pu faire et dire pour lui sauver la vie et que je n’ai pas accompli, quelle qu’en soit la raison… Prendre simplement le temps de lui poser la main sur l’épaule, enfin… Un geste peut-être aurait suffi. Plus tard dans le noir, j’ai feuilleté l’album sinistre des copains disparus, ceux que l’on ne reverra plus. Le salut d’Enzo juste avant qu’ils ne le tuent d’une balle dans la nuque… La voix chaude d’Éric, le voyageur au QI de Fresnes, accroché quelques semaines plus tard à Clairvaux… L’Araignée pendue à Lannemezan… Ceux-là et tant d’autres, toutes les autres victimes des éliminatoriums de la République… Vous du dehors, je vous en prie, souvenez-vous, même quelques heures, qu’il y avait à la centrale de Moulins Yzeure un gars s’appelant Roland et qu’il venait d’Aubervilliers. Ne croyez pas ceux qui vous raconteront qu’il s’est suicidé, non, il est mort assassiné… Assassiné.

Jann-Marc Rouillan

Nathalie Ménigon, la camarade de Rouillan, a vu sa demande de libération rejetée le 7 avril, malgré déjà dix-sept ans de taule (dont sept en isolement) et une santé à l’agonie. La peine de mort n’a pas été abolie, c’est juste qu’elle dure plus longtemps.

Publié dans CQFD n°11, avril 2004.


[1] Sur les fantaisies poétiques des tauliers, lire CQFD n° 9.

[2] Les Équipes régionales d’intervention et de sécurité (ERIS), créées en février 2003 par Perben, sont des brigades de matons formées par le GIGN et autorisées à porter la cagoule. (NDLR)





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Stef’ | 4 août 2004 | Liération anticipée entre quatre planches
Assassiné, j’ai bien peur qu’il ne soit arrivé la même chose à mon cousin décédé dans la nuit du 27 au 28 juillet par « pendaison » au mitard de Perpignan. Il n’avait pas trente ans et devait terminer sa peine en 2005. Nous l’enterrons samedi dans cette même ville sans savoir ce qu’il a pu subir, ni pour quel motif il se retrouve à l’état de cadavre. Je suis profondément émue et les mots m’échappe. Le flot de pseudo-suicide en prison m’écoeure, me révolte… C’est quoi cette sauvagerie, c’est qui tout ces types en mal de pouvoir, de violence ? On ne peut vraiment rien faire d’autre que de chialer et de faire du vent ?! Personne (Messieurs de la justice) n’est assez courageux pour mettre le doigt où ça fait mal ?
 

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