Dans une tribune intitulée « Pour la police aussi,
il faut un devoir de mémoire » [1], tu proposes de
détourner la proposition de Sarkozy de faire
parrainer des enfants juifs victimes du génocide
et que ce soit les forces de l’ordre et non les
élèves de CM2 qui se chargent de cette mémoire.
Oui, parce que c’est la police française qui a livré
les enfants juifs aux nazis. Ainsi chaque policier
se verrait chargé nommément d’un des
11400 enfants disparus.
Tu n’as pas peur que ce soit traumatisant pour
les policiers ?
Si, si, je suis très inquiet pour eux [sourire]… Le
problème aujourd’hui c’est qu’ils n’ont pas d’état
d’âme. Tu as vu, ils ont encore débarqué dans une
école récemment pour embarquer
un gamin de neuf ans
qui s’était chamaillé avec
un autre élève.

C’est l’apprentissage du
civisme, non ?
À ce propos, l’obligation de civisme
à l’école me rappelle une anecdote. Pendant la
guerre, à Vincennes, mon voisin s’appelait Henri
Rostocker, il avait 10 ans et a été raflé le même
jour que moi, le 16 juillet 1942. Il a été déporté.
Quand je travaillais sur mon livre Jeudi noir
consacré à la rafle du Vel’ d’Hiv’, je n’ai rien
trouvé sur lui aux archives de la ville. Par curiosité,
j’ai alors regardé au bulletin municipal officiel
et je me suis aperçu qu’il faisait partie des
écoliers lauréats qui avaient écrit la plus belle
lettre au maréchal Pétain au mois de juillet.
Quand le bulletin a été publié, Henri était parti en fumée depuis un mois. Depuis, j’ai des
réflexions amères sur le rappel au civisme. C’est
vrai qu’à l’époque on ne chantait pas La
Marseillaise mais Maréchal, nous voilà.
As-tu regardé le documentaire diffusé sur
France 2, qui cherche à revaloriser le sauvetage
des Juifs par la Résistance ?
Non, j’ai pas voulu le voir. Dire que la Résistance
a voulu sauver les Juifs, c’est mensonger. Primo,
ou la Résistance n’était pas assez importante
pour pouvoir intervenir, ou ce n’était pas l’objectif.
La Résistance-Rail a pu attaquer des trains
de permissionnaires allemands ou de munitions,
mais n’a jamais cherché à stopper un train de
déportation. De même, jamais l’aviation alliée
n’a bombardé les réseaux de chemins
de fer qui menaient aux camps. Cela
n’a jamais constitué un objectif,
ni un mot d’ordre.
Parlons un peu de ton histoire
personnelle. Le 16 juillet 1942,
tu es raflé avec tes parents
mais tu échappes à la déportation…
La circulaire d’application de la rafle du Vel’
d’Hiv, du 13 juillet 1942, précise que la
police doit arrêter des Juifs étrangers
de 16 à 45 ans. Or ils vont arrêter
4 150 enfants, pratiquement tous
français, et ils vont rafler tous les
étrangers, du berceau au brancard.
Des mômes malades, des femmes en
couche, des vieillards grabataires…
Bref, ils font du chiffre. Je ne sais pas
s’ils ont été payés à la prime comme
Sarkozy l’a institué maintenant, mais
à la limite s’ils l’ont fait gratuitement
c’est encore plus dégueulasse. Moi j’ai
été arrêté avec mes parents et ma
sœur, et emmené au commissariat de
Vincennes. Là, par hasard, un commissaire
décide que les enfants de
quatorze à seize ans doivent sortir.
Après, je sais pas trop comment on
s’en est sortis, ma sœur et moi. On est
rentrés dans notre logement qui était en train
d’être pillé par la concierge et on y est restés jusqu’à
la fin de la guerre. On nous a oubliés pendant
deux ans, malgré notre étoile juive. Comme
quoi la répression n’était pas cohérente. Ma soeur
était au lycée et moi j’étais apprenti joaillier, on
a survécu, parce qu’au moment de la séparation,
ma mère avait confié tout ce qu’elle avait à ma
soeur. Puis le 15 juin 1944, on a été informés qu’on
risquait une rafle dans les jours qui suivaient,
je me suis planqué dans le Vexin grâce à des amis
du centre d’apprentissage, ma soeur chez une
copine. Ce qui est terrifiant, c’est qu’en consultant
les archives quarante ans plus tard, je suis
tombé sur les documents qui prévoyaient cette
rafle en banlieue parisienne.

À la Libération, je n’avais qu’une idée en tête,
c’est de faire la révolution. Il m’a fallu des années
pour comprendre que pour faire la révolution il
faut bosser avec les autres [rires]. J’ai adhéré aux
Jeunesses communistes, qui m’ont exclu manu
militari deux ans plus tard, en octobre 1946,
comme « provocateur policier » et « hitléro-
trotskiste ». C’était le jargon du PCF
de l’époque. Ma sœur a quitté le PC avant
moi, il faut dire qu’à la première réunion
de la cellule du parti, je suis tombé sur le
flic, Mullot, qui nous avait arrêté. À
l’époque, des centaines de flics ont
adhéré au PC ou à la CGT pour être du
côté du manche. Je tombe sur lui et le
soir je raconte ça à ma sœur. On écrit
alors au Comité central et on reçoit une
lettre de Jacques Duclos qui assure que le camarade
Mullot a rendu de remarquables services au
Parti durant la guerre, par conséquent qu’on ne
peut pas lui imputer etc. etc.
Après, je me suis trouvé dans un milieu fantastique
qui était le mouvement des Auberges de
jeunesse, où venaient pêcher les anars et les
trotskistes. J’ai été vers les seconds pendant deux
ans mais pas vraiment dans la ligne. Fin 48, je
quitte le PCI avec Castoriadis, le fondateur de
Socialisme ou Barbarie (SoB) qui a été une rencontre
très bénéfique pour moi. C’est le premier
dans les milieux marxistes à critiquer la défense
inconditionnelle de l’URSS. Je ne suis pas resté
très longtemps à SoB. C’étaient de grands théoriciens,
ça me passait un peu au-dessus de la tête.
Je suis revenu au militantisme au moment de
la guerre d’Algérie. En 1955, j’ai participé à la création
du Comité contre le départ du contingent en
Algérie. Ça nous a valu quelques coups de bâton
sur la tête. Puis arrive mai 68, je fais partie des
naïfs qui pensent que rien ne sera plus jamais
comme avant. En 1950, on peut dire que j’ai
40 ans et en 68, je rajeunis de 20 ans. Après mai
68, je suis devenu membre d’un groupuscule à
un seul adhérent, moi-même… [rires]
Le 6 avril 1993, à la suite de l’assassinat du jeune
Makomé dans le commissariat du XVIIIe arrondissement,
on fonde Que fait la police ? [2] avec
Jean-Michel Mension alias Alexis Violet, mon
camarade au sein de l’Observatoire des libertés
publiques jusqu’à sa mort en 2006.
Tes travaux sur la police durant la période de
Vichy ont ouvert un champ d’étude historique
totalement inédit. Comment t’es-tu lancé dans
ces recherches ?
J’étais en fin de carrière de journaliste, je me suis
débrouillé pour travailler à mi-temps, ce qui m’a
laissé du temps pour faire ces recherches. À la fin
des années 70, j’ai commencé à travailler sur la
police sous l’Occupation. Ce n’est pas un compte
personnel que je règle : il se trouve juste que ni
la magistrature, ni la police n’ont eu de comptes
à rendre sur leurs agissements durant la collaboration.
Il n’y a eu aucun procès. En 1940, les
juges ont tous prêté serment au maréchal Pétain
sauf un seul, le juge Didier, ce qui lui a juste valu
un peu de placard, jusqu’à la Libération. Après la
guerre, ses confrères lui en voulaient tellement
de s’être désolidarisé que sa carrière a été brisée,
il n’a jamais eu d’avancement. Dans la police,
c’était pareil, puisqu’un type comme Papon a pu
devenir préfet de police. Il y a bien sûr eu des
exemples de policiers qui ont prévenu des Juifs
à propos des rafles. Par exemple, des amis de mes
parents, chiffonniers à Gennevilliers, ont été
avertis par l’inspecteur qui leur soutirait un bakchich.
Mais c’est loin d’être le cas général. Même
ceux qui ont prévenu des Juifs ont dû participer aux rafles. Il fallait être collabo le jour
pour être résistant la nuit. Au lendemain
de la rafle du Vel’ d’Hiv’, un seul
policier a démissionné, au commissariat
de Nogent.
Au moment de la Libération, connaît-on
des actes de vengeance vis-à-vis
de la police ?
Je formule une hypothèse : Je pense
que sur les cent cinquante-deux policiers
morts « en braves » durant la
Libération de Paris, un certain nombre
ont dû prendre une balle dans le dos.
Personne ne pouvait oublier leur comportement
pendant quatre ans. D’ailleurs, au musée de la
Police de Paris, on voit un tableau statistique des
policiers morts « en braves » pour la Libération et
un autre panneau de ceux « morts pour le
devoir », c’est-à-dire tués par des malfrats. Or,
tu t’aperçois que dans le deuxième panneau la
moyenne de deux à trois par mois en temps
normal monte à plus d’une dizaine en 1942, 1943,
1944 [1 en 1940 ; 2 en 1941 ; 8 en 1942 ; 13 en 1943 ;
12 en 1944] puis ça redescend après la guerre. Il
ne s’agit donc pas d’actes de malfrats. De même,
ça remonte durant la période de 1955 et 1962,
c’est-à-dire pendant la guerre d’Algérie.
Tes travaux t’ont-ils valu des inimitiés particulières ?
Beaucoup ! D’abord de la
part de ma tribu d’origine,
parce que j’avais commencé par publier un bouquin
qui s’appelait Des Juifs dans la collaboration,
sur l’Union Générale des Israélites de France, qui
assurait la représentation des juifs auprès du
gouvernement de Vichy. Ce n’était pas pour
pointer du doigt des gens comme collabos mais
parler de ces notables français, qui ne se considéraient
pas comme Juifs mais comme
« Israélites », et qui n’ont pas été gênés de prendre
la tutelle des Juifs métèques dont ils voulaient
se débarrasser. Ce fut une collaboration de classe,
d’une certaine manière, également xénophobe.
Ils n’avaient pas compris qu’on ne négocie pas
avec les nazis et que leur tour viendrait au tourniquet…
Puis j’ai eu des problèmes terribles à
propos de ce que j’ai écrit sur le problème palestinien.
J’ai été montré du doigt comme un
homme de main d’Arafat, voire un complice de
Faurisson.
D’autre part, les historiens institutionnels m’en
ont toujours voulu d’avoir mis les pieds dans leur
pré carré. Ils ne m’ont jamais aidé ni cité. Il faut
dire aussi que, sur la centaine de bouquins écrits
sur la Résistance, pas un seul n’était consacré à
la police, pas un seul chapitre non plus. J’ai été
blacklisté de certaines bibliothèques universitaires.

Que t’évoque le climat actuel de surenchère
répressive : fichage des étrangers et prélèvement
ADN, prime à la délation anonyme, rafle
de sans-papiers dans un foyer de travailleurs
maliens, opacité des centres de rétention…
Ça rappelle forcément des mauvais souvenirs,
sauf que je suis obligé de préciser, pour ne pas
être considéré comme un type excessif, qu’il ne
faut pas faire d’amalgame. Ce n’est plus l’époque
nazie, Auschwitz n’est pas au bout, heureusement
! Mais que de telles choses puissent se
dérouler dans un régime démocratique est une
circonstance aggravante. Il ne faut pas oublier
que le fichage des étrangers et la création d’une
police des étrangers ont commencé sous
Daladier, en mai 1938. Ce qui a été aggravé en
novembre 1938 avec la déclaration du ministre
de l’Intérieur Albert Sarraut, un bon républicain
radical-socialiste, qui prévoyait de débarrasser
la France de la « tourbe étrangère » et
de créer des camps de concentration. C’est ce
que Michel Marrus et Robert O. Paxton ont
appelé « Vichy avant Vichy » (Vichy et les Juifs,
1981). En février 1939, les républicains espagnols
vont être parqués dans des camps à leur
arrivée dans les Pyrénées. Puis les ressortissants
allemands, la plupart opposants ou juifs,
seront arrêtés et enfermés en décembre 1939.
En mai 40, des femmes allemandes dites apatrides
seront aussi internées au camp de
Gurs. Parmi elles, Hannah Arendt. Ce qui est peu
connu.
Aujourd’hui, peut-on imaginer un monde sans police ?
Je crois que la question est mal posée. Il y a
quelques années, on m’avait invité pour
parler du pouvoir de la police dans une loge
du Grand Orient de France, lors d’une « tenue
blanche », séance où ils invitent quelqu’un
d’extérieur. Je n’avais pas terminé mon
exposé que je provoquais déjà des hurlements
indignés dans la salle : « Est-ce que vous
croyez que l’on peut se passer de police ? » J’ai
répondu que ça, c’était l’utopie ultime. Je crois
pour ma part qu’il faut commencer par des
utopies moyennes, il faut d’abord leur rogner
les ongles. Il faudrait que policier ne soit plus
un métier mais une fonction. Par exemple, au
bout de quatre ou cinq ans, on changerait de
poste dans la fonction publique, afin de ne
pas prendre de mauvaises habitudes, que l’esprit
de corps ne s’installe pas. Quand Pierre
Joxe est redevenu ministre de l’Intérieur en
1988, il a proposé de désarmer la police. Il a
dû faire volte-face tellement ça a hurlé.
Aujourd’hui on n’arrête pas de l’enfler, de la
surarmer… Leur comportement est devenu
invraisemblable. Ce sont des fonctionnaires
qui ont un maximum de pouvoir et qui s’arrogent
même ceux qu’ils n’ont pas. Ils traitent
le « citoyen », pour employer un mot à la
mode, comme de la merde. Si tu leur réponds,
il y a outrage. Si tu résistes, il y a rébellion.
Si tu prends la foule à témoin, il y a incitation
à l’émeute.
Une fois, j’avais animé un débat en banlieue,
aux Lilas. Il y avait là un certain Mohamed
Douhane, porte-parole du syndicat Synergie officiers,
et je m’étonnais – c’est mon côté
romantique – qu’un fils d’immigré algérien
serve un État qui a opprimé ses parents.
Réponse indignée : « Je ne suis pas le beur de
service, je suis un policier républicain. » Je lui
ai dit que dans mon enfance, dans ma famille
de Juifs polonais qui avait connu les pogroms,
il était impensable qu’un des nôtres puisse
devenir flic.
Tes projets ?
J’ai un bouquin à paraître fin
mars, Les Mercenaires de la
république, aux Éditions du
Monde libertaire, qui parle du
comportement actuel de la
police vis-à-vis des sans-papiers
et des précaires. Je vais
aussi sortir un pamphlet en
mai qui s’intitule Portrait physique
et mental du policier
ordinaire, où je les décris de la
tête aux pieds. On réédite mon
bouquin sur mai 68, Sous les
pavés la répression. Le 26 juin, j’irai témoigner
au procès en cassation du groupe La Rumeur,
pour les propos d’Hamé sur « les centaines de
jeunes abattus par la police. »
Pour finir, si j’avais un vœu à formuler après
ma mort, c’est que mes cendres soient répandues
le long des murs de la préfecture de
police à Paris, le lieu du crime de la rafle du 16
mai 1942 et aussi du 17 octobre 1961.
Bibliographie non exhaustive :
La Police de Vichy, Le Cherche-Midi Éditeur, 1995.
Le Chagrin et la colère, Le Cherche-Midi Éditeur, 2005.
Opération étoile jaune, Le Cherche-Midi Éditeur, 2002.
Drancy : un camp de concentration très ordinaire (1941-1944), J’ai Lu, 2004.
La Police hors la loi – Des milliers de bavures sans ordonnances depuis 1968, Le Cherche-Midi Éditeur, 1996.
Publié dans CQFD n°54, mars 2008.