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CQFD N°054


CAMPAGNE CAMPAGNARDE

AFFINITÉS ÉLECTIVES

Mis à jour le :15 mars 2008. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

En ville, les élections, c’est un piège à cons : les politiques sont trop loin de vous, incontrôlables. Ils vous demandent de voter pour eux et, pour le reste, de leur faire confiance. Et dans un petit village ? En général, c’est pareil : chacun s’empresse de renoncer à exercer le pouvoir et le délègue au premier imbécile venu. Sauf si…

QUI VEUT ÊTRE MAIRE ? Celui dont l’irresponsabilité est assez vaste pour englober celle de tous les autres. Sauf qu’à la campagne, pas grand-chose n’échappe à un regard attentif. Ce matin, par exemple, j’entends au loin le feulement agressif d’une tronçonneuse et je sais que c’est un viticulteur qui, après avoir loti une de ses parcelles aux abords du village (une dizaine de villas qu’il loue fort cher), s’est avisé qu’il venait de « sacrifier de la surface ». Il a donc sollicité une autorisation de défrichement afin d’implanter une nouvelle vigne. On appelle ça vouloir le beurre et l’argent du beurre, et le maire n’a rien contre. Alors, pour ceux comme moi que ces pratiques énervent, les élections municipales sont une occasion à saisir.Après que j’ai distribué une lettre ouverte faisant appel aux bonnes volontés pour arrêter le massacre (bétonnage, bois rasés, paysages explosés, pesticides…), une vingtaine de personnes ont réagi. On est tous d’accord : il faut dénoncer cette liquidation de la nature et des rapports humains. Mais aucune vérité n’est longtemps bonne à dire si elle n’est pas suivie d’effets. Les présents ne confondent pas programme et manifeste révolutionnaire, ils veulent proposer une série de mesures qui, appliquées, contesteraient localement la tyrannie de l’argent : bloquer toute nouvelle extension de la zone constructible, s’opposer à tout défrichement et terrassement, ainsi qu’à l’usage de pesticides.

La première apparition de notre fine équipe se fit aux dépens du maire, qui présentait ses vœux. Notre maire a pour prénom Aimé,et comme surnom populaire (le peuple est parfois facétieux), je n’y résiste pas, Aimé-couilles. Il joue vaillamment son rôle de benêt aux ordres des profiteurs locaux, seul moyen pour lui de rester en haut de l’affiche. Et notre Aimé d’insister sur ses vœux de bonne santé,car « on n’a pas idée de la souffrance de certaines familles atteintes par la maladie ». Il fait allusion au décès récent d’un viticulteur encore jeune, atteint d’un cancer, et dont la famille a dénoncé publiquement, lors de l’enterrement, le rôle joué par les pesticides.Pour Aimé, bien sûr, cela reste de l’ordre de la douleur privée, pas question de faire le moindre rapprochement avec sa propre activité de viticulteur pollueur- pollué, ni celle de maire qui voit ses administrés décimés par une véritable épidémie de crabe.

Ce même jour, Aimé reçoit le soutien du président de la communauté de communes, qui se félicite que « ce beau village dispose enfin d’une place publique digne de lui » : c’est-à-dire que cette place subisse une restructuration urbanistique, avec zone piétonne et parkings, le tout pour la coquette somme d’un million d’euros. Pardi, c’est que ce type est aussi, pour le compte de sa société d’études, le concepteur du projet. Et le président du conseil général,présent également,en a assuré le financement public. Cette « élite » politique ne peut exister que grâce à une clientèle de petits maires ruraux, enchantés que l’on compte sur eux pour engranger les subventions publiques et mettre à feu et à sang tout ce qui reste d’inexploité. Précisons que pour moi,enfant,cette place, ce n’était rien de moins que la place publique du monde : pendant longtemps, je n’ai pas entendu parler d’autres places, d’autres villages. Elle était aussi mondiale que le soleil, le ciel ou la nuit. Ce qui m’attache à ce village,c’est cette vision qui n’a rien d’étroit, mais demeure comme dans la lumière universelle vue pour la première fois. Croyez bien que je me fous des racines et suis pleinement conscient que mon village est un produit historique en perpétuelle transformation.Mais il me paraît primordial de lutter contre un monde qui nous voile sans cesse cette lumière telle que je l’ai vue enfant. Si je me bats contre ces destructions, ce n’est pas dans le but illusoire de garder un ancien monde intact,c’est pour réagir très concrètement contre cette activité marchande, cette fièvre qui envahit tout et nous obscurcit l’horizon.
Ce soir-là, on ne parlera pas de l’emplacement prévu pour l’extension du cimetière, plein comme un œuf. C’est que le maire, pour faire plaisir à un conseiller, a préféré donner le feu vert à un lotissement (des bicoques accumulées sur une pente et surnommées les favelas). Venez à nous, nouveaux habitants ! Apportez votre obole, mais… allez vous faire inhumer ailleurs. Qu’en pense Marie-Hélène la Belge, qui a dû enterrer son mari dans le jardin ?

Nous avons ensuite organisé notre propre réunion publique. Le débat a été chaud.Une jeune agricultrice de la liste du maire sortant nous a accusés d’être de mauvais défenseurs de l’école publique puisque, d’après elle, c’est grâce à la nouvelle population que l’école est maintenue. En réalité, le mensonge est triple:on ne construit pas des lotissements pour sauver l’école mais pour faire du fric ; l’école n’est pas en danger, au contraire, les effectifs sont pléthoriques ; les « rurbains » préfèrent scolariser leurs enfants à proximité de leur lieu de travail, en ville le plus souvent, passer les prendre à la sortie du boulot et faire un détour par le supermarché avant de rentrer dans leur village-dortoir.
On s’est fait un plaisir de souligner que donc, d’après elle, les « vrais défenseurs » de l’école étaient ceux qui, d’agriculteurs, se transforment en promoteurs. C’était le signal de la révolte contre les profiteurs-pollueurs. André, prof de maths, a fait remarquer que « vous, les viticulteurs, vous avez connu la conjonction de deux facteurs : la production du vin et la richesse, donc les moyens et l’opportunité de travailler réellement pour la qualité de votre vin et la qualité de votre lieu de vie, et vous avez manqué ce rendez-vous historique. C’est maintenant à nous de le dire et de suppléer à votre carence ». Une mémé s’est levée : « Venez voir la rue où j’habite depuis soixante ans,ils ont tout massacré,c’est une honte ! » La jeune excitée est revenue à la charge : « Je sens un mur entre nous,même quand on organise notre fête des vins, vous nous accusez de ne penser qu’à l’argent. » Ce qui a déclenché la harangue de Patrice, le militaire de notre liste : « Nous sommes des humanistes, des bénévoles au service du bien commun, il n’y en a pas un chez nous qui cherche à faire du fric, par contre vous, oui,vous ne pensez qu’à ça. » L’acmé de la réunion a été atteinte lorsqu’une vraie folle, qui prétend qu’on ne lui dit pas bonjour alors qu’elle en dissuade d’avance quiconque,a posé cette question : « Ça a un sens, pour vous, la convivialité ? » La réponse s’imposait : « Et votre mari qui, sous prétexte qu’on s’élève contre les terrassements abusifs, dont le sien, met dans les boîtes aux lettres une cartouche de chasse en guise d’avertissement, quel sens donne-t-il à la convivialité ? »

Depuis, on a appris qu’après la liste des profiteurs- pollueurs avec bonne conscience, et après la nôtre qui porte la critique, une troisième liste s’est déclarée : elle est composée d’êtres falots qui veulent profiter du système, mais en y mettant les formes, c’est-à-dire avec mauvaise conscience. Alors, mesdames et messieurs, faites vos jeux…

PS : À l’heure où nous imprimons, nous apprenons que le maire sortant a été réélu et que la liste de notre camarade, brave erroriste, s’est pris une rouste électorale.

Publié dans CQFD n°54, mars 2008.






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