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CQFD N°054


MA CABANE PAS AU CANADA

LES ROUTIERS SONT SYMPAS

Mis à jour le :15 mars 2008. Auteur : Tibor Farkas.

CQFD vous prend par le pouce et vous emmène en balade en compagnie des damnés de l’asphalte. Je ne crains plus personne dans son 36 tonnes !

En autostop aussi, il y a la première classe (cuir, chrome, 4X4, GPS : confort physique mais nausée mentale), la deuxième classe (boîte à sardines, pot ou moteur qui crient plus fort que le chauffeur, odeur de fromage, chien sur les genoux : on a mal partout, mais moins mal au bide), et puis la grande classe : les camions. Ça devient tellement rare de se faire prendre par un routier, que, la première fois, on a du mal à y croire. Mon premier, c’était en Écosse, un énorme bahut rouge vif.

J’ai mis du temps à réaliser que c’était bien pour moi qu’il s’était rangé, avec ses grands soupirs d’air comprimé. Comme chaque fois ensuite, j’ai couru comme un fou, galéré pour ouvrir la portière, maudit le poids de mon sac pour le hisser tout là-haut, et je suis arrivé sur le siège trop essoufflé et content pour aligner deux mots. C’est qu’elle est toujours belle, la route, vue d’une cabine. Une fois calé sur un siège confortable et à 90, entre le ronronnement tranquille du diesel et le doux sifflement de l’air sur les vitres, on est prêt à s’avaler des centaines de bornes sans s’arrêter. On ne va pas très vite, mais on va loin. On a le temps de savourer le paysage, de faire connaissance sans se presser, et aussi de se taire.

Mon chauffeur écossais, doux et timide, m’a raconté que, parfois, il s’arrêtait pour aller escalader une colline. Un autre, d’origine hollandaise, s’enfilait des heures de musique classique et aimait se balader seul en forêt. Un Portugais m’a fait traverser doucement des coteaux couverts de chênes-lièges, sans décrocher un mot. Le petit bonhomme catalan, qui m’a fait entrer en Espagne dans son bahut bleu, m’a décrit les fêtes de son pays et son plat préféré, avec moult mimiques marrantes. Un autre Espagnol, tirant une remorque remplie d’oranges, m’a interrogé sur Sarko, juste histoire de se marrer. Avec le Bulgare, qui m’a trimballé entre Barcelone et Grenoble, on a comparé les flics et les langues du vieux continent, en anglais, puis on a écouté sa compil de blues-rock pendant des heures en regardant tomber la nuit. Il parlait dix langues et avait traversé l’Europe dans tous les sens,mais il en avait marre de passer tant de temps dans ce « putain de Volvo », plutôt qu’avec sa famille et sa moto de collection. Il y a les bavards, les taciturnes, les rigolards, les râleurs, les nerveux, les gras, les sportifs, les pressés qui te laissent sur la bande d’arrêt d’urgence, les attentionnés qui proposent de te reprendre après leur déchargement. Quand ils racontent leur vie, elle est rarement banale. Mais ils ne te demandent jamais de raconter la tienne.

Une journaliste, devenue routière, a écrit qu’ils sont les « marins de la terre ». Et c’est vrai que tous m’ont fait entrer dans leur univers singulier, rude et solitaire : les pneus qui éclatent, les accidents, les bagnoles qui font n’importe quoi, les contrôles des flics, les pauses obligatoires, les déchargements, les horaires rock’n’roll, les collègues qui se droguent, les concurrents, les copains, le troc de marchandises « tombées du camion » dans certaines stations-services… Et les assurances qui les empêchent de prendre des stoppeurs, sinon, c’est plus cher.

Alors, merci les gars (y a aussi des filles, mais j’en ai jamais rencontré), de nous ramasser quand même ! Parce que vous êtes toujours sympas. Et parce que pour les erroristes qui continuent à lever le pouce sur les autoroutes, votre cabine est la plus chouette des cabanes.

Pour voyager avec les routiers sans lever le pouce lire :
Un camion dans la tête, Carole Pither, Petite Bibliothèque Payot, 2005.
(Récit de vrais voyages au long cours avec des routiers, sur différents continents : génial !)

Publié dans CQFD n°54, mars 2008






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