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CQFD N°056



LE SILENCE DE MAI

Mis à jour le :13 mai 2008. Auteur : Joani Hocquenghem.


SOUDAIN, LE SILENCE. Les profs, les patrons, les gouvernants, la publicité, les journaux se sont tus. Les machines, les camions et les trains s’arrêtent. Les autos n’osent plus sortir sous peine de se convertir en matière première des combats contre la police. La radio et la chaîne de télé unique de la RTF restent sans voix. Au diable les moues de BB, les aboiements de Johnny. Vedettes, idoles, gloires nationales se tiennent à carreau.
La droite dénonce le complot. La gauche appelle à ne pas céder aux provocations. L’extrême gauche, les groupuscules trotskystes ou maoïstes, brandissant leurs recettes historiques de prise du pouvoir, courent en vain après un mouvement désobéissant qui leur échappe, les dépasse de toutes parts. Un soulèvement contre tout, le capitalisme et le communisme, les frères ennemis de la guerre froide,qui se fraye la voie dans un panorama opaque, sans possibilité d’utopie, sans nom pour sa rébellion.

La pollution ne s’appelle pas pollution, l’écologie ne s’appelle pas écologie, mais la poussière de villes est dure à respirer et la saleté et la laideur des banlieues-dortoirs dure à avaler. La fumée, que personne ne pense à mesurer, a commencé à empoisonner les grandes cités et à assombrir l’horizon. « Métro-boulot-dodo ». Les graffitis appellent à échapper à cette vie somnambule, à briser l’automatisme autiste de la soumission et de l’exploitation, la route toute tracée, l’existence planifiée au nom de la toute-puissante rentabilité et de la sacro-sainte division du travail.
Malgré l’encadrement serré de la CGT, une à une, les usines s’arrêtent. Grève générale ! Surprise de tous les pouvoirs, des appareils grands et petits. Surpris aussi, les insurgés : brusquement le pays entier écoute ce silence, ce grand point d’interrogation. L’onde de choc de mai 68, presque instantanée, ne tue pas, ni ne cause de grands dommages, mais elle attaque et dissout tout le dispositif immatériel de la domination : les règles, les barrières, l’autorité, la discipline, les horaires, les hiérarchies qui semblaient aussi solides que le béton quotidien.

« Où va-t-on ? » Des manifestations de centaines de milliers de gens se le demandent.Armées de pavés et de couvercles de poubelle en guise de boucliers, et d’une certitude : si nous ne prenons pas le temps, si nous n’y pensons pas maintenant, quand nous avons dix-huit ans, il n’y aura pas d’autre occasion. Elles édifient des barricades qui ne défendent aucun territoire,parcourent sans fin les rues de Paris en effervescence, envahissent toute sa surface, occupent le terrain, dans le seul but de ne pas le laisser au système, font ce qu’on n’a jamais fait, ce qu’on a toujours rêvé:monter sur les toits, escalader les monuments, grimper sur les statues, visiter les combles, les souterrains, s’aventurer dans les salons officiels des institutions, dans les coulisses des théâtres, les bureaux des médias, entrer dans les zones réservées, les ateliers et les fabriques, abolir la division entre secteurs, et parler, causer, discuter, argumenter, imaginer, regarder, voir ensemble, tisser d’éphémères et multiples relations passionnées,pour une fois sans penser au pointage du lendemain.
La multitude ignore les leaders qui tentent de ponctuer les manifs de leurs directives ou théories, se disperse et se regroupe en infinies assemblées, se pulvérise en conversations à bâtons rompus avec des inconnus, en contacts inédits et électrisants, au hasard des rencontres, sort des rôles assignés par la société, prend une distance, s’éloigne de quelques jours ou mois, ou années, ou pour toujours, de la routine obligée.
Désertion générale,mobilisation permanente. Les ordres ne passent pas, l’argent ne tourne pas. Non belligérantes, les foules de 68 ne prennent pas le pouvoir. Elles sont occupées à autre chose, elles explorent d’autres domaines, plus amples que la préoccupation pour remplacer leurs gouvernants. Elles prennent leur temps ; mai, trente jours hors calendrier.

Il faut rompre cet enchantement, en finir avec ce vent de folie. Mai68 n’est pas un ennemi puissant face à la solidarité des pouvoirs. Les CRS se chargent des batailles rangées ; en échange d’augmentations de salaires, la CGT s’occupe de ramener aux usines suffisamment d’ouvriers. Les machines réclament leur main-d’œuvre. Le bruit revient, plus fort, le fracas des chaînes de production. Les pompes à essence rouvrent. Leurs réservoirs pleins, les autos emportent les hommes en vacances. La télé se démultiplie, la pub se perfectionne, les slogans s’effacent, les brèches se comblent, les fissures se colmatent, les faiblesses du système se rectifient, le piège économique se ferme à nouveau. Pour plus de sûreté, les anciennes poubelles métalliques sont changées en bacs en plastique moins utilisables dans les batailles de rue, et les avenues sont asphaltées pour faire disparaître les pavés.

Ce silence de capitale paralysée, entretissé de voix, de la mobilisation de milliers de gens envahissant les rues, je l’ai entendu une autre fois dix-sept ans après, à Mexico, au lendemain du tremblement de terre de 1985.
Pourrons-nous à nouveau faire taire la loi de la rentabilité à tout prix, arrêter de façon volontaire la course industrielle aveugle, la mécanique effrénée de la croissance, ou la prochaine fois, c’est un black-out, une tempête, le smog, le manque d’eau ou la crise financière qui s’en chargera ?

Publié dans CQFD n°56, mai 2008.






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LE SILENCE DE MAI
nemo3637 | 22 juin 2008 | A un camarade mexicain
C’était vers le 20 mai, du côté de la gare de Lyon. La barricade était énorme…mais on avait oublié les trottoirs ! J’avise une pauvre volkswagen, en hurlant qu’il fallait en casser une vitre pour la déplacer. Un type casqué avec un grand foulard sur la visage me tend son baton pour le faire. C’était Jean-Jacques Lebel en plein dans l’action… Joani on s’est croisé au Mexique voici trente ans. La lutte continue. Je vois que tu n’as rien oublié…
 

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