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CQFD N°011


Quand la démocratie est dans la rue

La sangria d’Aznar dans le caniveau de Franco

Mis à jour le :15 avril 2004. Auteur : Nicolas Arraitz.

En renvoyant l’âne Aznar dans son écurie franquiste, la rue espagnole a infligé une belle râclée à un mode de gouvernance érigé en règne universel : l’exploitation de la peur. La riposte collective a fini dans les urnes mais pourrait rebondir ailleurs. ¡ Gracias a la vida !

Ca n’a pas raté : on reproche aux Espagnols d’avoir voté sous l’effet de la peur, d’avoir cédé au terrorisme… Et pourtant, c’est exactement le contraire qui s’est passé : ils ont refusé d’être gouvernés par la terreur. ETA était un fonds de commerce pour Aznar. Un attentat commis contre lui quelques semaines avant les élections de 1996 lui avait déjà permis d’affermir sa pâle figure. Une aubaine, car jusque là il n’était qu’un produit insipide, un pantin d’apparence inoffensive placé à la tête du Partido Popular (PP) par l’ex-ministre franquiste Manuel Fraga. La droite espagnole avait besoin de ses allures de Charlot dépourvu de malice pour endormir la viscérale méfiance envers tout ce qui rappelait la dictature. ETA, c’est le revers grimaçant d’une fausse monnaie très officielle : la sacro-sainte constitution monarchiste, produit d’un pacte entre le franquisme tardif et les jeunes loups de l’exil républicain. Avec ce pacte, dit « de la Moncloa » (où fut aussi négociée la domestication des syndicats), même le PC est royaliste, et l’amnésie historique est décrétée, condition de la respectabilité européenne de l’Espagne. Seuls les Basques ont refusé cet arrangement en votant majoritairement non à la constitution. Et ce non aura été une épine dans le pied de cette exemplaire transition à la démocratie (le fait que le pouvoir l’ait ignoré a d’ailleurs donné du crédit au discours illégaliste d’ETA). Le sentiment antibasque était donc pour Aznar un instrument de gouvernement, une manière de faire monter la mayonnaise du nationalisme espagnol (toujours soupçonné, à juste titre, d’être entaché de nostalgie franquiste). Alors, après les attentats du 11 mars, l’enjeu est (trop ?) clair : ou ETA est coupable et le PP est assuré d’un raz-de-marée électoral, ou bien c’est Al-Qaeda, et le prix de l’expédition irakienne sera facturé dans les urnes. Quand on est assuré de l’unanimisme de la presse, pourquoi se priver d’un petit mensonge ? Ce sera ETA, notre meilleur ennemi. Mais l’arnaque est grossière. Au lendemain des grandes manifs consensuelles où, devant les caméras, le deuil citoyen se marie avec à-propos à l’hystérie antibasque, des milliers de manifestants se rassemblent spontanément devant le siège du PP pour demander : « Quand saurons-nous la vérité ? » Alors qu’il rédige au même instant un décret d’état d’exception qui reporterait les élections du lendemain (le roi, héros démocratique, refusera de contresigner ce décret, dixit la SER, radio de gauche), le gouvernement déclare ces manifs « illégales et illégitimes ». Il y a des affrontements à Barcelone et Saragosse. Les gens brandissent des pancartes manuscrites « Paix », ce qui renvoie au conflit irakien, mais aussi, par rebond, à celui du pays basque (en Espagne, le dogme de la guerre totale au terrorisme est tel que suggérer la possibilité d’un dialogue est considéré comme de la haute trahison). Les slogans improvisés en disent long : « Le monde arabe n’a jamais été notre ennemi », « C’est votre guerre, ce sont nos morts », « Vous avez des limousines avec chauffeur, nous voyageons en train de banlieue »… Lorsqu’on les accuse d’être manipulés, la réponse des manifestants fuse : « Ce sont les morts qui nous ont convoqués. »

Face à ces cortèges autopropulsés, sans leaders ni drapeaux, qui errent toute la nuit dans le centre de Madrid, les médias observent un devoir de réserve absolu, trêve électorale oblige… La censure est totale, les médias de gauche se taisant « pour calmer les esprits » (dixit la rédaction de la courageuse radio SER). Mais de plus en plus de gens sortent dans la rue en cognant sur des casseroles, en faisant circuler des messages sur les portables, de bouche à oreille, ou sur des bouts de papier qui passent de main en main. « Nous avions dit non à la guerre », « Télévision = manipulation », « Vous, fascistes, vous êtes les terroristes », « TVE = propagande franquiste »… Même si certains regrettent qu’il ait fallu que le sang coule en Espagne pour que les urnes sanctionnent le va-t-en-guerre Aznar (en juin 2003, juste après le bombardement de Bagdad, les élections municipales avaient encore donné la victoire au PP), les manifs du 13 et le vote du 14 mars ont été une belle réaction d’autodéfense de la société contre le mensonge d’État. Admirable si on la compare au patriotisme criard des Bushmen d’Amérique. Enviable aussi si on la compare à l’aigreur et à la naïveté hautement manipulables des électeurs français. La branlée électorale reçue par Aznar n’a rien à voir avec le scrutin de république bananière de mai 2002, ni non plus avec celui de mars 2004. Là-bas, c’est la rue qui a voté, collectivement, et contre le mensonge unanime des médias et des partis. Alors, quand on voit la leçon tirée par l’éditorialiste du très intelligent Télérama : « … il est urgent de créer un espace de concertation entre médias et police » (24/03/04), on aimerait que les rues d’ici s’inspirent de la lucidité espagnole pour faire ravaler aux gérants de la Zone France leur techno-pétainisme.

Nicolas Arraitz

Publié dans CQFD n°11, avril 2004.


Zapatero, un gars qui rassure

Pour doucher la fièvre ardente soulevée par le triomphe du candidat socialiste espagnol, il n’y avait pas mieux que ce titre des Échos : « Zapatero veut rassurer les milieux d’affaires » (16/03/04). Il faut croire que les milieux d’affaires sont d’un naturel particulièrement craintif, puisque c’est toujours eux qu’il faut rassurer en premier. Le jour où la presse en col blanc dira d’un Premier ministre qu’il « veut rassurer les milieux populaires », on aura vu du pays. L’Espagne « a besoin de davantage de liberté économique », a martelé José Luis Rodriguez Zapatero au lendemain de son élection, en notant avec satisfaction que certains secteurs économiques « étaient même assez contents » de son arrivée au pouvoir. Contents, ils peuvent l’être d’autant plus que le ministre de l’Economie choisi par Zapatero est le commissaire européen Pedro Solbes, un libéral dentu qui garantit « le maintien d’une politique budgétaire rigoureuse » et représente donc un « signal rassurant pour les marchés » (AFP, 25/03/04). Les « milieux » culturels dorés sur tranche respirent, eux aussi. Au poste de ministre de la Culture, « Zapatito » - qui est un peu à Zapata ce que Florent Pagny est à Che Guevara - a nommé l’onduleuse Andalouse Carmen Calvo Poyato. On sait que la culture, c’est le dada des socialistes. Plus la différence entre eux et la droite s’amenuise, plus ils ont besoin de ce vernis pour faire briller leur discours. En Andalousie, où le PSOE gouverne sans partage depuis la fin de la dictature, le fait d’avoir reculé devant les grands propriétaires terriens et d’avoir reporté sine die la réforme agraire a fortement influencé la psychologie socialiste. Quand on renonce à changer la réalité, on ne peut que se glisser dans son moule : le PS andalou est donc un parti de caciques qui reproduisent leurs féodalités dans toutes les sphères, y compris la culture. Or la cacique de la culture locale n’est autre que Carmen Calvo Poyato… Une mondaine charmante, plus prompte à dégainer l’argent public pour restaurer les palais de l’aristocratie, sous prétexte de protection du patrimoine, que pour subventionner des maisons de quartier. De quoi, là encore, « rassurer les milieux d’affaires ».

N. A. et O. C.

Publié dans CQFD n°11, avril 2004.






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