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CQFD N°055


ENTRE PEUPLE MAPUCHE ET PEUPLE CHILIEN

LA CHEPA, UN CHAÎNON MANQUANT

Mis à jour le :15 avril 2008. Auteur : Fabien Le Bonniec.

Cent douze jours de grève de la faim. Rien ne laissait présager que la métisse Patricia Troncoso allait devenir une icône des luttes sociales au Chili. Aujourd’hui, qu’on la qualifie de terroriste ou d’héroïne de la lutte mapuche, tout le monde connaît son diminutif, la Chepa. Portrait.

NOS PREMIÈRES conversations remontent à 1999, lors d’une cérémonie traditionnelle à Temulemu, une communauté « en conflit ». Invité par le chef traditionnel, j’étais arrivé la veille afin d’aider aux préparatifs. Curieuse de tout, Patricia s’intéressait au regard extérieur que je portais sur leur lutte. Métisse, Patricia Troncoso rencontre les Mapuche alors qu’elle se prépare à une vie de religieuse à Valparaíso. Elle part dans la cordillère,à Ralco,territoire Pehuenche menacé par la construction d’un barrage hydroélectrique. Elle y vit avec les sœurs Quintremán, dernières opposantes au barrage, qui doivent finalement se résoudre à quitter leurs terres. Patricia rejoint alors les communautés des provinces d’Arauco et Malleco, où elle va devenir la Chepa.
Dans sa communauté d’adoption,elle apprend à tisser et à parler la langue, elle participe aux réunions. À tel point qu’elle finit par être considérée comme Mapuche. Ce jour-là, lors de la cérémonie, elle participait aux danses, tandis que la machi (prêtresse) en transe implorait la récupération des terres, augurant un rude combat. Un procureur aurait pu accuser cette vieille d’être l’auteur intellectuel de délits « terroristes » ! Patricia, elle, n’a pas échappé aux procès. En 2002, c’est assise sur un banc de tribunal que je la revois, accusée d’avoir mis le feu à la propriété d’un homme politique influent, ainsi qu’à une exploitation forestière. On la considère alors comme la meneuse d’une association terroriste : en cumulant les chefs d’inculpation, elle risquait cinquante ans de prison ferme ! À ses côtés, je retrouve des visages connus, tel que le chef traditionnel chez qui je l’avais rencontrée. La répression sévit dans les communautés et en ville, entraînant son lot de violences policières et d’injures racistes. Présentée par une accusation maladroite comme une guevariste venue agiter de paisibles communautés indiennes, la Chepa est acquittée dans deux procès mais condamnée à dix ans de prison ferme, avec quatre autres personnes, pour l’incendie de la propriété forestière. Sourire aux lèvres, regard serein,elle explique alors aux juges : « J’ai défendu cette cause car j’ai été témoin des violences faites aux Mapuche. J’ai connu leur pauvreté, j’ai vu comment les entreprises forestières pompaient toute l’eau des communautés, comment on les rendait malades. Oui, messieurs, condamnez-moi pour cela, pour croire que nous sommes en train de faire quelque chose de juste. »

Depuis, à plusieurs reprises, pour faire entendre leurs voix, les prisonniers politiques mapuche ont eu recours à la grève de la faim. Le 11 octobre 2007, cinq d’entre eux,dont Patricia, en ont entamé une. Ils demandaient la libération de tous les prisonniers politiques mapuche ainsi que la fin de la répression et de la militarisation dans les territoires. Face à l’intransigeance d’une présidente socialiste et au silence de la presse,quatre prisonniers ont arrêté leur jeûne au bout de deux mois, tandis que Patricia continua ce qui fut la grève de la faim la plus longue du Chili. Les mobilisations pour la soutenir, et la répression,se sont multipliées. C’est dans ce contexte que Matias Catrileo fut abattu par les carabiniers [1]. Dans un état critique, Patricia a arrêté sa grève à son 112e jour. Les maigres bénéfices concédés –le transfert dans un centre pénitencier « ouvert » et le droit de sortie en fin de semaine, obtenus pour elle et deux autres prisonniers– ne sont pas sa victoire principale. Son geste a ému la société chilienne, facilitant des rapprochements, mettant en défaut le préjugé selon lequel le mouvement autonomiste mapuche est replié sur lui-même. La Chepa s’est révélée être le chaînon manquant entre le peuple mapuche et le peuple chilien.

Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.


[1] Voir CQFD n°53.





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