Ton décryptage du traité européen a fait grand
bruit. Mais malgré le désaveu du référendum,
tout est rentré dans l’ordre… Tu as encore
confiance dans la démocratie ?
Bien sûr. Si on considère le sens originel du mot, la
démocratie est une organisation qui oblige les
gens à discuter entre eux avant de décider. Avec
comme institution-mère le Parlement, où tout le
monde peut participer ou, si on est trop nombreux,
être représenté. C’est la mise en scène des conflits,
le respect des opinions dissidentes, le droit de
parole pour tous, à tout moment,
à tout propos. C’est l’obligation
d’éclairer les antagonismes avant
de décider. C’est à l’issue d’un
débat riche, complet et honnête,
chacun étant éclairé de tous les
tenants et aboutissants, de tous
les points de vue (y compris ceux
qu’on déteste), qu’on prend la décision,
bien mieux que lorsqu’elle est prise dans le
dos des gens et contre eux. C’est le contraire de la
tyrannie.
Mais on est dans un régime qui n’a rien à voir avec
la démocratie. Si la démocratie est le droit des
peuples à disposer d’eux-mêmes, il n’y a, ici et partout
dans le monde,que le droit des élus à disposer
du peuple : les élus se sont autonomisés. Le fait
qu’ils proclament que nous vivons dans une démocratie
et qu’il n’y a que ça de possible ne prouve
qu’une chose : l’ampleur du conditionnement
intellectuel, de cette propagande qui finit par faire
du mensonge une vérité. Nos constitutions sont
des merdes : ceux qui les écrivent les écrivent pour
eux-mêmes.
Dès le départ, le ver était dans le fruit…
Dès 1789, en France avec Sieyès, et peu de temps
avant en Amérique avec Madison, tous deux élus,
les constituants ont choisi un système qu’ils ont
appelé « gouvernement représentatif », selon eux
meilleur que la démocratie. Parce qu’ils la redoutaient
en tant que pouvoir du peuple.
Alors, que faire ?, comme disait l’autre bolcho.
Quand on écrira une nouvelle constitution, il faudra
faire attention au processus constituant afin que
l’Assemblée constituante soit totalement désintéressée.
Chacun d’entre nous pourrait librement choisir autour de lui, un, deux ou trois hommes et femmes qu’il considère comme « valeureux » et qui,
surtout, soient en dehors des partis. On tirerait au
sort une centaine de constituants parmi ces « valeureux
». Il faut que les hommes qui sont tirés au sort
pour écrire la Constitution aient renoncé au pouvoir,
à vie. Si on arrive à se persuader qu’une assemblée
de citoyens libres tirés au sort avec une
procédure de récusation –lorsque, par exemple,on
s’aperçoit qu’un tiré au sort appartient à un parti
ou est l’ami intime d’un homme de parti– est indispensable,
on aura fait un
pas de géant pour l’humanité.
S’il reste des
malhonnêtes dans une
telle assemblée –et il en
restera forcément –, ils
ne pourront pas nuire
impunément.
Mais c’est sûr que quand
on parle de tirage au sort, on a peur de se tromper,
de tirer au sort des incompétents, des malhonnêtes,
des abrutis, des affreux. Là-dessus, je défends
le droit des peuples à se tromper. Il ne faut pas
renoncer à la démocratie sous prétexte que, par
exemple, on craint le retour de la peine de mort. Je
le dis comme une provoc’ : la peine de mort, je m’en
fous.Des millions de personnes sont condamnées
à mort par le capitalisme ordinaire sans qu’on en
parle et sans que cela fasse scandale ou crée de
débat. Le risque de rétablissement de la peine de
mort est un chiffon rouge qui nous distrait du
débat essentiel, je crois.
Ensuite, le tirage au sort empêche la corruption :
les riches ne pourront plus acheter le pouvoir si
le mode de désignation est le tirage au sort, qui est
équitable et incorruptible contrairement
à l’élection, présentée par
les élus comme une évidence, qui
n’éloigne pas les affreux mais
plutôt les attire.
Et puis surtout, il y a des moyens
malins pour éviter d’avoir des
affreux : les tirés au sort doivent
être contrôlés en permanence
pendant leur mandat.Ils peuvent
être révoqués à tout moment et
doivent rendre des comptes. De
plus, ils peuvent refuser leur
nomination. Sachant qu’ils seront
révoqués dans le cas où ils déconneraient,
il y aura donc beaucoup
moins de volontaires.
Comment peuvent-ils être récusés ?
En reprenant l’ostracisme athénien,
qui était une mesure de salubrité
publique. À l’époque, il
s’agissait de récuser quelqu’un qui
cherchait le pouvoir, puisqu’on
savait que ceux qui cherchaient le
pouvoir étaient les derniers auxquels
il fallait le donner. On ne les tuait pas,on ne
les mettait pas en prison, on leur laissait leurs
biens : on les mettait à l’écart de la vie politique pendant
dix ans. La procédure était simple : on gravait
sur des morceaux de céramique –les ostrakon– le
nom de celui dont on pensait qu’il allait générer la
discorde. Et quand le nom de quelqu’un était écrit
plus de six mille fois, il était mis à l’écart.

Cette idée que tu avances là, elle ne tombe pas un
peu du ciel ?
Pas du tout. Avant la Révolution française, tout le
monde parlait du tirage au sort comme naturellement
associé au concept de démocratie. On retrouve ça chez Aristote, Platon, Montesquieu,
Rousseau… Ce n’était même pas en débat, c’était
une évidence. C’est depuis la Révolution que tout
cela a disparu de notre culture politique.
Je sais bien que cela peut paraître extravagant.
Quand j’ai lu les premiers textes sur le tirage au
sort, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que c’est que
ce truc, ça ne peut pas marcher. » C’est normal :
on ne nous a jamais appris ça à l’école. Maintenant,
j’ai compris qu’il faut une demi-heure pour faire
le tour des objections et se rendre compte que c’est
une sacrée bonne idée !
Il ne faut pas oublier que le tirage au sort est un
système qui a marché pendant deux cents ans à
Athènes, aux Ve et IVe siècle avant J.-C. Pendant
longtemps, le chef d’Athènes a même été tiré au
sort tous les jours ! Une déprofessionnalisation
absolue des mandats ! Et du même coup une politisation
de tout le monde. Un citoyen sur quatre,
c’est énorme, pouvait dire : « J’ai présidé Athènes
une fois dans ma vie », et aucun ne pouvait dire :
« Je l’ai présidée deux fois ».Donc, ça marche ! Ce
n’est pas une idée qui n’a jamais été essayée. Ce
qui d’ailleurs ne suffirait pas pour l’invalider : ça
ne me fait pas peur d’imaginer des systèmes qui
n’ont jamais été appliqués. Il suffit juste que ça soit
plausible et qu’on se donne des périodes d’essai
pour voir si ça tourne, et si ça ne marche pas, on
change. Le fait que plus personne n’en parle ne
signifie pas que c’est un mauvais système : c’est
plutôt la preuve que les voleurs de pouvoir sont
devenus très malins.
Aujourd’hui, les politiques n’ont pas de mots assez
sévères pour conchier la démocratie grecque. Et on
les comprend, puisqu’elle soutenait le tirage au
sort et qu’avec le tirage au sort, c’est leur gagne-pain
qui leur échappe. Le fait que les esclaves, les
femmes et les étrangers étaient en dehors du jeu
n’enlève rien à la vertu de ce qu’ils avaient mis
en place pour se protéger des abus de pouvoir. Le
même système fonctionnerait avec les femmes
et les étrangers. Discréditer le système à cause de
ça, c’est de la mauvaise foi. Rappelons-nous que la
première constitution athénienne a été écrite par
Dacron, un étranger qu’on avait appelé pour ça et
qui est reparti ensuite : il ne l’avait pas écrite pour
servir ses propres intérêts.
Tu t’en prends aux hommes de pouvoir qui se servent
au lieu de servir, mais ils sont quand même désignés–ou supportés– par la population.
C’est vrai ! Les hommes au pouvoir ne sont pas les
seuls responsables. C’est aussi de notre faute,
puisque nous laissons faire. Pourtant, il n’y a pas de
raison de laisser ces questions à des spécialistes.
C’est notre négligence essentielle, celle qui fonde
toutes nos faiblesses politiques. Quand je dis
« Venez, on va écrire une constitution », qu’est-ce
qu’on répond : « J’ai pas le temps, j’y connais rien… »
Quand on laisse faire ceux qui ont le pouvoir, on les
laisse verrouiller notre impuissance politique. Il faut
qu’aujourd’hui des personnes qui renoncent à vie
au pouvoir rédigent eux-mêmes les règles du pouvoir.
C’est essentiel. Penser à une autre constitution
est la clé de l’émancipation de l’humanité, à tous les
niveaux, de la commune, de l’État, d’un continent.
Il faut qu’il n’y ait aucun pouvoir sans contre-pouvoir.
C’est la meilleure idée du monde : que le pouvoir
freine le pouvoir. Toute société qui n’a pas de
séparation des pouvoirs est potentiellement en
tyrannie. C’est notre cas aujourd’hui, et depuis
longtemps. On est dans la tyrannie qu’annonçait
Tocqueville : une tyrannie douce, liée à notre reniement
de nous-mêmes, notre individualisme produit
de l’égalitarisme, notre matérialisme, notre
mesquinerie, notre désintérêt par rapport au
monde commun.
Comment faire pour qu’on s’empare tous de cette
idée ? Tu penses qu’il y a un terreau pour ce
projet ?
Je crois en la force de conviction. De quels moyens
je dispose ? Il y a Internet et les journalistes. Et je
suis invité dans toute la France pour des conférences,
des débats. Quand j’en parle, je sème des
graines et j’arrose un terreau : cette idée peut rencontrer
les gens et se développer.
Quant à Internet, je suis sûr que ces tribunes nouvelles
permettent aux graines de germer bien plus
que ne le permet la presse, qui appartient aux
banques, qui verrouillent tout. Les citoyens sont en
train de reprendre la parole, de retrouver cette iségoria,
ce droit à la parole pour tous qu’il y avait à
l’époque de la démocratie athénienne. Ça ne suffirait
peut-être pas, mais c’est déjà mieux… Bien sûr,
Internet est aussi un ersatz, un pis-aller, une liberté
factice. Des milliers de micro-scènes qui ne peuvent
pas remplacer le Parlement, cette scène unique où
tous les citoyens peuvent parler à tous les citoyens.
Et puis il y a la corruption, la malhonnêteté et les mensonges des élus. Ça suinte de partout et depuis
longtemps. Bien sûr, les gens continuent à voter :
parce qu’il n’y a pas le choix et qu’on se dit que ça
pourrait être pire.
Les mouvements sociaux sont une remise en
cause de cette impuissance politique dont tu
parles. Et à cette occasion, de nombreuses
manières de se parler et de décider se cherchent
et s’inventent…
C’est vrai, mais c’est tellement désorganisé. On n’a
tellement pas pensé à l’organisation et au contrôle
des pouvoirs qu’il faut mettre en place après la
révolte que finalement on sombre de nouveau
dans la servitude volontaire. C’est avant la révolte
qu’il faut réfléchir, dès maintenant, au processus
constituant dont on va avoir besoin et écrire une
ou plusieurs constitutions d’origine citoyenne. Et
montrer que c’est possible.
ARDENTE DÉMOCRATIE
« À L’OCCASION DE LA FÊTE d’investiture, pendant
que les cloches sonnent, on fait
brûler des feux d’artifice. Il y a de la
musique, les gens dansent dans un vacarme
joyeux. […] Le chef sortant fait un discours,
rédigé sous forme de poésie,en langue indienne
vraisemblablement très ancienne. Le nouveau
chef y répond avec modestie et courtoisie. […]
Quand […] le bâton lui est enfin remis, on
apporte une chaise. Cette chaise est basse. Elle
est faite d’un bois aux entrelacs multiples, ressemblant
à du raphia. Le siège est percé à la
dimension d’un postérieur d’homme. Au milieu
des rires, des joyeux quolibets et des plaisanteries
grivoises des hommes qui assistent en foule
à la cérémonie,le nouveau chef abaisse à demi
son pantalon de coton blanc et pose son derrière
dénudé sur l’ouverture de la chaise. Il tient dans
sa dextre le bâton d’ébène à pommeau d’argent
représentatif de sa fonction et siège, plein de
dignité, le visage tourné vers les hommes de la nation rassemblés devant lui. […]
À ce moment arrivent trois hommes envoyés à
cette fête par la tribu qui aura à élire le
cacique l’année suivante. Ces hommes portent
un pot de terre dont les flancs sont
percés de nombreux évents. Le pot est empli
de braises qui rougeoient avec vivacité, attisées
par le moindre souffle d’air. Dans un
discours en langue indienne,dit en vers,l’un
des hommes explique le but de l’acte qu’il va
accomplir. Dès qu’il a terminé son discours,
il place le pot plein de braises sous le postérieur
dénudé du nouveau chef. Dans son discours,
il a expliqué que ce feu placé sous le
derrière du chef dignement assis sur son
siège officiel doit lui rappeler qu’il n’y est pas
installé pour s’y reposer,mais pour travailler
pour le peuple. Il doit demeurer vif et zélé
même lorsqu’il est installé officiellement. En
outre, il ne doit pas oublier qui a glissé ce feu
sous son séant, c’est-à-dire la tribu qui désignera
le cacique de l’année à venir, et ceci
pour lui mettre en mémoire qu’il ne doit pas
se cramponner à sa place, mais la céder dès
que son mandat sera écoulé, afin d’éviter un
règne à vie ou une dictature qui serait
néfaste au bien du peuple. S’il venait jamais
à s’accrocher à son poste, on lui mettrait sous
les fesses un feu si grand et si long qu’il ne
resterait rien de lui ni du siège.
Dès que le pot empli de braises ardentes a été
glissé sous le siège, des maximes rimées sont
dites par un homme de la tribu dont l’élu
se retire, un homme de la tribu qui élira le
jefe l’année suivante et un homme de la
tribu dont est issu le cacique nouvellement
investi. Tant que la récitation des sentences
n’est pas terminée, le nouveau chef ne doit
pas se lever de son siège.[…] Les braises sont
à peu près éteintes. Le chef se lève lentement.
[…] La peau est couverte de grosses cloques
et,en de nombreux endroits, de plaques noirâtres
que l’on peut sentir de loin. Un ami
s’approche de lui, lui enduit les fesses d’huile
et lui applique un pansement de feuilles
écrasées tandis qu’un autre lui offre de
grands verres de tequila.
Pendant de longues semaines, le nouveau
chef n’oubliera pas sur quoi il est assis.
Pendant les premiers mois qui suivent son
entrée en fonction, cela l’aide considérablement
à gouverner selon les désirs exprimés
par la nation au cours de son élection. Dans
presque tous les cas, il reste suffisamment de
cicatrices sur cette partie cachée de son individu
pour qu’il puisse prouver jusqu’à l’âge
le plus avancé, grâce à un document inaltérable,
qu’il a eu l’honneur d’être élu une
fois chef de sa nation, mais aussi pour le
soustraire à la tentation de se faire élire à ce
poste une seconde fois,ce qui serait contraire
aux moeurs de son peuple. »
B. Traven, Indios (1931), 10/18, 1990
Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.