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CQFD N°055


HISTOIRES SANS FRONTIÈRES

LA CARAVANE EST REPARTIE SANS GROGUI

Mis à jour le :15 avril 2008. Auteur : Yohanne Lamoulère.

À vue de nez, Grogui Sissoko a 35 ans. Il est parti jeune de chez lui, au Mali, et son aventure a duré six ans. Algérie, Mauritanie, Maroc… A-t-il atteint l’Espagne ? Personne ne sait vraiment, mais au village, dans la région de Kayes, tout le monde raconte à peu près la même histoire : Grogui voulait rejoindre l’Europe. Il a pris la route et,un jour, on appelle son père au bled, pour dire qu’il est malade. Quand Grogui est revenu chez lui, il n’était plus dans sa tête. On dit qu’il était devenu violent. On l’a attaché. Son père l’a emmené à Madina, à Djabaguela, à Nioro, en brousse, pour être soigné. Et même jusqu’à Bamako pour voir un docteur. Là, on lui a donné des cachets. Depuis, s’il ne marche pas, Grogui parle d’un pays que lui seul connait.

AU BORD DU FEU, le feu ne te brûle pas.
« Mamadou est président en France, il doit faire sortir tous les policiers du pays, les emmener aux champs pour travailler. Les flics, on les appelle les “mets-toi”, pour “mets-toi ici”, “mets-toi là”.
Ici on ne connaît pas mon nom, donc c’est Mariam et Mamadou.
1, 70, 1, 50, 80, 40, 60, 20.
Tu dessines des S et des ronds sur le sol, dans le sable. – François Mitterrand n’est pas mort. Ils ont demandé à tout le monde de se coucher, ils en ont frappé plusieurs, il y en a un qui a fini par mourir. Ils ont dit : « C’est à vous de ramasser ça. Ils l’ont frappé parce qu’il avait demandé du beurre pour mettre dans son pain. C’est à cause de ça qu’il est mort. » Alors tu as ramassé le corps de ton ami et tu l’as ramené à la maison.
Après tu es parti, tu as abandonné tout le monde et tu es rentré à la maison. Tu étais en Algérie.
Nous devons partir aujourd’hui, tu dis que tu vas mesurer les kilomètres de la route, jusqu’à chez nous.
Tous les enfants marchent « tchafou-tchafou », ils ont froid, ils vont les mains dans les poches. Il y a une voiture avec le ministre de l’État qui vient, c’est une voiture d’Africain. Le président américain était chez Moussa hier soir, mais il est reparti avec ses enfants.
Il logeait à Pondasso, tu es venu le voir pour lui donner de l’argent.
Pour qu’il puisse payer son billet retour.
Il n’avait plus du tout d’argent alors tu es allé chercher l’argent à la banque.
Le président des Amériques a fait une escale en France et il a vu là-bas Thomas Sankara et d’autres présidents qui lui ont donné le reste de l’argent pour rentrer chez lui. Le président américain te cherchait, il est allé au Mozambique et dans d’autres pays et il est venu jusqu’ici pour te trouver. Ce qu’il restait de l’argent de la banque tu l’as distribué aux enfants du village.
70, 80, 70, 80, 70, 80, 80, 70.
Les gens m’entourent parce que je suis le patron, dis-tu. Je suis de Paris, et il y a beaucoup de gens autour de moi.
Mais attention ! Il y a des gens bons et des gens mauvais.
L’autre elle a laissé sa voiture là-bas,toi ici,c’est pour ça qu’elle a grossi, tant pis pour elle, parce que toi il faut que tu récupères ta voiture.
Tu as fini de récolter ton mil, tu es tranquille.
Tu ramasses des pierres, tu fais des tas. Toutes d’un côté, sauf une. Tu fais ton sac pour partir avec nous. Tu ramasses tout par terre, feuilles, bois, plastique, carton. Tu tournes en rond. Tu as deux amis : Debi et Ismaëla.
Ils vont partir eux aussi.
Il y a deux jumeaux juste derrière toi ; ce sont les travailleurs de Mitterrand en Algérie.
La ville s’appelle Exam. Et à Exam il y a la police. La gendarmerie. Mitterrand est le chef de la gendarmerie. Les deux jumeaux sont ses ministres. Moussa, blanc, yougoslave, est là avec les flics.
Nous étions à Agadez, tu nous as vus passer là-bas. Nous étions avec un Japonais, Détapenda.
Reagan a aussi passé deux ans au Niger, maintenant il est parti aux États-Unis. Reagan t’a réclamé, mais tu étais en France, alors après l’avoir su, tu t’es rendu aux Amériques.
Reagan n’est pas petit, il est gros. Il y avait beaucoup de ministres. Il y en avait un qui s’appelait Liberté. La mère de Reagan s’appelait Issoufanto.
Tu étais en Italie. Tu as beaucoup de femmes là-bas et ces femmes sont les filles de Giscard. Tu t’engueules beaucoup avec elles, mais tu les aimes.
19 heures 30.
Quand il y a des guerres tu y vas. C’est comme ça que tu as rencontré les filles de Giscard. Tu pars t’informer. Tu mets de l’eau dans le feu.
Tu as beaucoup de femmes au Cameroun, en Italie, à Kitanso, et à Islab.
Nous, on était à Riksila, on a des enfants là-bas, affirmes-tu. On les a laissés. Si on ne fait pas attention, ils vont mourir à la guerre et c’est dommage parce qu’ils sont beaux comme moi.
Ta femme, Demaram, est sortie de la terre, elle est restée ici dix ans, et puis elle est rentrée sous terre.
Tu manges des arachides.
Ils ont fermé l’aéroport de Paris.
Moussa l’a fermé et toi tu vas aller l’ouvrir, c’est toi qui commandes.
Et puis les passagers n’ont qu’à descendre ici ! Il y a cent millions de militaires, même la nuit.
Toi, tu pries.
La pastèque est déjà ouverte,il ne faut pas la manger, les rats l’ont touchée, mais toi, par contre, tu la veux bien.
Ce que tu as vu, tu ne peux pas l’expliquer, et c’est tout. Tu nous le dis.
Les chiens aboient, la caravane passe.

Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.






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