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CQFD N°055


TRIBUNE AU SCALPEL

ENFONCER LE CLOU DE LA GUERRE CIVILE

Mis à jour le :15 avril 2008. Auteur : Éric Hazan.


DANS SON JOURNAL, à la date du 14 juillet 1789, Louis XVI écrit : « Aujourd’hui, rien. » Et le 2 août 1914, Franz Kafka : « L’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie – Après-midi, piscine  ». Ce qui sépare ces deux notations, c’est la perception de la guerre civile. Le crétin couronné ne sait pas la voir venir alors que K. a compris : dans la guerre qui commence, tsar et kaiser sont du même côté de la ligne de front. C’est le contraire d’une guerre civile, et ce conflit ne le concerne pas.
La guerre civile ne se déclare pas. Ses débuts sont flous, même lorsqu’on trouve dans les livres un épisode supposé initial–la tentative de voler les canons de la garde nationale entreposés à Montmartre, pour la Commune de Paris, le Dimanche rouge de Saint-Pétersbourg pour la révolution de 1905, la nuit des barricades rue Gay-Lussac pour mai 68. Elle couve toujours bien avant son déclenchement officiel, et elle ne se termine pas, ou du moins pas comme on l’écrit:les désastres à répétition ne sont pas des fins de chapitres.
On pourrait dire que la guerre civile se déroule tout le temps et partout–parfois entre le pouvoir gouvernemental et le peuple, mais souvent avec une ligne de front brisée qui fracture le camp du peuple. Elle varie dans son niveau : peu intense à Zurich ou à Los Angeles en dehors de bouffées de rage ponctuelles, plus élevé dans certaines banlieues françaises, et au plus haut, pour l’heure, à Gaza, à Bagdad, à Kaboul. Sans parler des champs de bataille dont on ne sait rien ou presque : les campagnes et les usines chinoises, les mines des hauts plateaux de Bolivie, les campements des Roms autour des villes françaises.
L’idée de guerre civile mondiale (peu importe que le premier à l’avoir utilisée ait été cette crapule nazie de Carl Schmitt) ne doit pas conduire à oublier la lutte des classes. Pas question d’abandonner la notion de classes, d’en accepter les succédanés postmodernes–couches, catégories, tranches–dont l’utilité est claire s’agissant de décompter et de contrôler. Mais si les émeutes des banlieues françaises de novembre 2005 et les événements récents de Villiers-le-Bel, Garges-lès-Gonesse, Goussainville, Cergy participent de la guerre civile (les Renseignements généraux l’ont bien compris), on ne peut guère leur appliquer la grille de lecture « lutte des classes ». De même pour le combat des Palestiniens : on pourrait dire que chacun des camps est traversé par une lutte des classes, dont la ligne de front s’entrecroise avec celle de la lutte de libération. Le jour où les deux lignes coïncideront–comme le jour où se rejoindront la jeunesse des banlieues et celle des facultés– l’issue sera proche. La guerre civile met aux prises, dans le monde entier, le peuple et ses oppresseurs, mais elle n’a rien à voir avec la géopolitique,béquille intellectuelle des journalistes. Son durcissement, commencé il y a quinze ans et qui n’est pas fini, a fait exploser le mythe d’une grande classe moyenne mondiale résorbant dans son sein les foyers de révolte diffus. Il ne s’agit plus désormais de se dire de gauche, extrême ou pas, ou militant, ou engagé, ou radical, vieux mots pour de vieilles formes d’action. Il s’agit de choisir son camp. Solon, le grand législateur athénien, estimait que dans une guerre civile, celui qui ne prenait pas partie devait être taxé d’infamie.

Article publié dans CQFD n° 55, avril 2008.






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