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CQFD N°057


DOUBLE LANGAGE, AFFAIRISME ET OPÉRATIONS MILITAIRES

SARKOZY OÙ LA FRANÇAFRIQUE

Mis à jour le :15 juin 2008. Auteur : Jonathan Ludd.


Candidat, il promettait la fin de la Françafrique. Avec virulence, il dénonçait la politique africaine de Jacques Chirac : le soutien aux dictatures, la diplomatie secrète, le clientélisme, le détournement de l’aide au développement (voir CQFD n°44). Un an après, quel est le bilan africain de Nicolas Sarkozy ? Morte, la Françafrique ? CQFD fait le point.

BÉNIN, MAI 2006. Nicolas Sarkozy est en tournée africaine. But officiel du ministre de l’Intérieur : signer des accords migratoires.But officieux du futur candidat : se démarquer de l’héritage « Noir Chirac » [1] avant la présidentielle.Et ça démarre fort.Dans ses discours, Nicolas Sarkozy attaque violemment la politique africaine menée jusqu’ici. Il dénonce « les réseaux d’un autre temps, les émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent ». Il appelle à « définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des ambiguïtés ». Le ton est donné. Tout au long de sa campagne, le leader UMP tire à boulets rouges sur la Françafrique chiraquienne, le détournement de l’aide au développement, le soutien aux dictatures. Et promet la rupture.

fleurent déjà l’arnaque. Est-ce le même Nicolas Sarkozy qui entretient depuis plusieurs années des relations d’amitié avec les dictateurs Sassou Nguesso du Congo, Biya du Cameroun, Bongo du Gabon ? Qui,sept fois depuis 2004, a discrètement rencontré le sulfureux dirigeant gabonais à Paris ? Qui s’affiche ouvertement comme le candidat de Bouygues, de Total et d’Areva, omniprésents en Afrique ? Est-ce le même Nicolas Sarkozy qui fut introduit et formé en politique par Charles Pasqua,monument de la Françafrique ?
Oui mais… « j’ai changé ! », martèle Nicolas Sarkozy au congrès UMP du 14 janvier 2007. Humaniste, défenseur des droits de l’homme, « c’est la première fois qu’on a un candidat démocrate, très courageux, qui fait ce qu’il dit et qui dit ce qu’il fait ! », exulte Jean-Marie Bigard au meeting de Bercy, le 29 avril 2007. Ce soir-là, face au gratin du show-biz, des médias et du patronat, Sarkozy fustige les « héritiers de mai 68 », accusés d’avoir « abaissé le niveau moral de la politique », « introduit le cynisme dans la société », « préparé le terrain au capitalisme sans scrupule et sans éthique ». Sarkozy, homme de parole, de morale politique…, et ami de l’Afrique : le soir de sa victoire, le nouveau Président lance, la main sur le cœur, « un appel à tous les Africains. Un appel fraternel. Pour dire à l’Afrique que nous voulons l’aider. Aider l’Afrique à vaincre la maladie, à vaincre la famine, à vaincre la pauvreté […] Je veux lancer un appel à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies et par les dictatures. […] La France sera du côté des opprimés du monde. »Tremble, Françafrique ! Tes jours sont comptés !

Nos amis les dictateurs
Ça commence très mal. Tout juste élu, Nicolas Sarkozy téléphone à Omar Bongo pour le remercier de ses « conseils ». Trois semaines plus tard, le 25 mai 2007, le dirigeant gabonais est reçu au palais de l’Élysée avec tous les honneurs de la République. Au pouvoir depuis 1967, richissime dans un pays de misère, le « doyen de la Françafrique » exporte pétrole, bois et uranium tandis que 70 % des Gabonais vivent en dessous du seuil de pauvreté.Omar Bongo, mis en place et protégé par la France,tient son pays d’une main de fer,grappillant les miettes d’un festin organisé par Elf autrefois, Total aujourd’hui.
Le 5 juillet 2007, c’est le tour de Denis Sassou Nguesso. Copie de Bongo, il dirige le Congo depuis son coup d’État de 1997, financé par Elf et des banques françaises. L’année suivante, il lançait ses milices contre la population révoltée, une guerre civile qui fit plusieurs dizaines de milliers de morts. Le 19 juillet 2007, voici Idriss Déby. À la tête du Tchad depuis son putsch de 1990, il réprime les civils, truque les élections, détourne les ressources pétrolières et vient de modifier la constitution pour pouvoir se représenter à vie. En février 2008, l’armée française le sauve in extremis d’une rébellion, première intervention militaire africaine sous Sarkozy.
Mais poursuivons le bal des crapules. En novembre 2007, le putschiste François Bozizé rejoint l’Élysée. Coupable d’exactions sur les populations civiles, il ne doit son maintien en Centrafrique qu’aux mirages F1 de l’armée française qui, fin 2006 et début 2007,matèrent des rébellions à coups de missiles – payés par les impôts français. Est-il besoin d’allonger la liste ? Paul Biya (Cameroun), Ismaël Omar Guelleh (Djibouti), Faure Eyadéma (Togo), Mouammar Kadhafi (Libye)… Tous accueillis ou visités depuis mai 2006. Avec, pour chacun, une belle poignée de main, des réductions de dette ou de nouvelles aides financières. Et, toujours, de jolis mots. Ainsi, le 28 avril 2008, Nicolas Sarkozy félicite à Tunis le despotique Ben Ali pour ce pays où « l’espace des libertés progresse ». De quoi réjouir le millier de prisonniers politiques, les syndicalistes torturés, les journalistes censurés.

Du racisme français
Mais soutenir les dictatures africaines, n’est-ce pas, au fond, respecter l’autodétermination des peuples ? « Jeunesse africaine, vous voulez la démocratie, vous voulez la liberté, vous voulez la justice ? C’est à vous d’en décider. La France ne décidera pas à votre place. » Le 26 juillet 2007, Nicolas Sarkozy dévoile à Dakar sa vision de l’Afrique. Un discours qui rentrera dans l’histoire, rubrique infamie. Résumé : nous devons être fiers de la colonisation française, qui a certes produit le pire, mais surtout le meilleur. Dans tous les cas, la France n’est pas responsable de la misère et des dictatures en Afrique. Celles-ci sont, avant tout, le fait des Africains eux-mêmes. Rédigé par l’ineffable Henri Guaino, ce discours concentre les lieux communs formalisés par l’ethnologie coloniale, légitimant et banalisant des thèmes qui n’étaient jusque-là défendus que par l’extrême droite. Paternaliste et révisionniste, il dépeint une Afrique imaginaire peuplée de mythes sortis tout droit du bréviaire raciste du XIXe siècle.

France-à-fric
Muni d’une telle idéologie, tout est permis. Et surtout, le business. EADS, Areva, Alstom, Total, BNP-Paribas, Sagem : le must du CAC 40 français navigue dans le sillage de Sarkozy l’Africain. Au Maghreb, tout d’abord : Maroc, Algérie, Tunisie, une pluie de « contrats du siècle ». Et surtout, des réacteurs nucléaires. Une aubaine pour Martin Bouygues, bientôt actionnaire à plus de 30 % d’Areva, grâce à copain Sarko. Autre eldorado françafricain : la Libye. Souvenez-vous de la très médiatique libération des infirmières bulgares, en juillet 2007. Officiellement, « sans aucune contrepartie ». Quelques jours plus tard, la presse dévoilait des centaines de millions d’euros de contrats militaires, doublés d’accords nucléaires. Aux quelques journalistes scandalisés, l’exécutif français dévoila sa profondeur morale : « Si ce n’est pas nous, ce seront d’autres » [2] grommela Hervé Morin, ministre de la Défense. Nicolas Sarkozy se mit en colère : « Les Libyens vont dépenser quelques centaines de millions d’euros pour faire marcher les usines en France et je devrais m’en excuser ? » [3] Pas mal, pour un candidat qui fustigeait quelques mois plus tôt « le capitalisme sans scrupule et sans éthique ».
Sans doute Nicolas Sarkozy a-t-il été victime d’une crise d’Alzheimer lorsque, fraîchement élu, il se prélassait sur le yacht de Vincent Bolloré ? Encore un cador de la Françafrique, ce Bolloré. Plus gros groupe français d’Afrique après Total, présent dans plus de 37 pays, Bolloré possède plus de 50000 hectares de plantations agricoles. En situation de quasi-monopole sur les transports Europe/Afrique, il contrôle la plupart des ports, chemins de fer et filiales de logistique. Depuis 50 ans, ce groupe s’est développé grâce à sa proximité croissante avec les services secrets, le soutien de la diplomatie française, la complicité de pouvoirs [4]. Un schéma qui se perpétue. Dernier exemple en date : le 23 mai dernier, Vincent Bolloré accompagnait officiellement Nicolas Sarkozy en Angola, nouvel eldorado des entreprises françaises. En attendant de s’offrir TF1 ?

Les réseaux
Mais au fait, quid des « réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux » sans contrôle parlementaire ? Ils sont toujours actifs, à l’image de Robert Bourgi, ex-conseiller de Jacques Foccart, décoré de la légion d’honneur par Sarkozy le 27 septembre 2007. Patrick Balkany également, l’ami de toujours, sillonne l’Afrique. Bruno Joubert enfin, ex-conseiller diplomatique de la Chiraquie, désormais à la tête de la fameuse cellule africaine de l’Élysée. Pendant la campagne, Nicolas Sarkozy promettait pourtant d’en finir avec le « domaine réservé » de l’Élysée en matière de politique africaine… [5]

Ouvertures ?
Allons, ce bilan n’est-il pas trop sévère ? Au Cap, en février 2008, Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas promis le retrait progressif de l’armée française d’Afrique ? Il s’agit surtout de faire des économies en diminuant les bases permanentes, pour augmenter les forces d’intervention rapide. N’a-t-il pas ouvert son gouvernement aux humanistes Kouchner et Bockel ? Ils ont tu ou soutenu tout ce que nous venons de dénoncer. N’a-t-il pas lancé une mission d’information parlementaire sur l’Afrique ? Elle est dirigée par de dociles députés. N’a-t-il pas promis qu’il n’entraverait pas la justice française dans l’affaire Borrel, ce juge assassiné à Djibouti en 1995 ? Il a reçu Omar Guelleh,probablement l’un des commanditaires de l’assassinat. N’a-t-il pas augmenté l’aide alimentaire vers l’Afrique ? Oui, de 30 millions d’euros en 2008, des miettes dérisoires.

Avec Nicolas Sarkozy, la Françafrique se fait décomplexée. Son double discours permanent, dans la pure lignée de ses prédécesseurs, masque l’un des plus longs scandales de la République. L’alliance d’un État corrompu et du capitalisme le plus sauvage. Une manne pour l’oligarchie française, qui s’engraisse des richesses africaines et graisse la patte aux despotes locaux, chargés de tenir en laisse une population livrée à la misère et au désespoir.

***

De Bockel à Joyandet : Les eaux troubles de la coopération
Souvenez-vous : le 18 mars 2008, Jean-Marie Bockel est évincé de son poste de secrétaire d’État chargé de la Coopération et nommé secrétaire d’État à la Défense et aux Anciens Combattants. Quelques mois plus tôt, il critiquait poliment la politique africaine de Nicolas Sarkozy, appelant à enfin « signer l’acte de décès de la Françafrique ». De quoi déclencher la fureur d’Omar Bongo et de Sassou Nguesso. Dans plusieurs journaux,le « déclassement » de Jean-Marie Bockel a été comparé à celui de Jean-Pierre Cot. Vraiment ? Issu du PSU, ministre délégué à la Coopération en juin 1981, Cot refusait le soutien aux dictatures africaines et engageait de nombreuses réformes.Face aux obstacles mis sur sa route par François Mitterrand, il avait finalement démissionné en 1982. De son côté, Bockel est issu de l’aile droite du PS, proche des idées libérales et sécuritaires de Tony Blair.Il a soutenu la visite de Nicolas Sarkozy au Gabon, applaudi le discours de Dakar (« un très beau discours »),appuyé la vente de centrales nucléaires françaises au Maghreb.
Son remplaçant, le député UMP Alain Joyandet, est encore plus docile. Il a aussitôt choisi le Gabon pour sa première visite en Afrique, secondant un Claude Guéant lyrique : « Le temps du pré carré français en Afrique et un certain paternalisme qui a succédé à la période coloniale sont derrière nous […] La France souhaite poursuivre une relation privilégiée avec tous les pays d’Afrique avec lesquels elle a des liens anciens. Et singulièrement avec le Gabon. L’objectif du président de la République n’est pas de créer des vagues avec qui que ce soit. » Le 20mai dernier, Joyandet, accueilli au Congo-Brazzaville, précisait l’étendue de son rôle : « L’implantation des entreprises françaises en Afrique est l’une de mes priorités. » Pas mal, pour un ministre de la Coopération.

Article publié dans CQFD n°57, juin 2008.


[1] Cf. Noir Chirac, François-Xavier Verschave, Les arènes, 2002.

[2] La Lettre du Continent, 07/02/08.

[3] Libération, 04/02/08.

[4] Bolloré : monopoles, services compris, Pierre Caminade, L’Harmattan, 2000.

[5] Le Monde, 17/05/2007.





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