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CQFD N°056


GRÈVE DES DOCKERS

GRAND MONOPOLY SUR LES QUAIS

Mis à jour le :15 mai 2008. Auteur : Gilles Lucas.

D’un côté, un syndicat unique, de l’autre, la loi du marché à tendance furieusement monopolistique. Sur le port de Marseille, l’offensive se prépare entre travailleurs, syndicat et entrepreneurs privés. Au nom du bien commun, comme d’hab’.

À CROIRE QUE STEPHAN BROUSSE, le chef du Medef des Bouches-du- Rhône, est la seule et unique personne qui travaille sur le port de Marseille. Fi des 650 portiqueurs et des 600 dockers  ! À la moindre anicroche sur les quais, c’est lui, rien que lui et encore lui, qui parle dans les médias en psalmodiant ce refrain repris comme une évidence par les journalistes : les travailleurs du port touchent des salaires mirobolants, ils sont adhérents de cette CGT qui impose sa loi, et si l’activité portuaire ne progresse pas, par rapport aux autres sites européens, c’est à cause d’eux. Conclusion : une réforme s’impose et ceux qui la refusent ne font que défendre leurs privilèges au détriment de l’intérêt général. Etc., etc.

Car que disent les médias à propos de cette réforme présentée le 23 avril en conseil des ministres et contre laquelle dockers et portiqueurs se sont mis en grève ? Qu’il s’agit d’aligner le statut de ces derniers, en situation d’intermittence liée aux flux portuaires, sur celui des dockers qui depuis 1992 sont mensualisés en contrat à durée indéterminée par les entreprises privées. Et rien de plus. Ainsi, l’opposition des travailleurs est présentée comme ressortissant de la plus totale mauvaise foi… Mais ce que ne racontent pas les chiens de garde et leurs maîtres, c’est que, comme le dit Daniel, secrétaire du syndicat des dockers, « on a affaire à un projet idéologique… Pour régler son compte à la CGT à laquelle adhèrent plus de 90% des travailleurs du port, ils sont prêts à tout, y compris à sacrifier des entreprises. Mensualiser les travailleurs du port, ça veut surtout dire que les petites sociétés d’armateurs ne pourront pas suivre. Depuis 1992, deux entreprises ont fermé et les marchés sont passés entre les mains des plus puissants, comme ici à Marseille, chez CMA-CGM. À terme, l’activité va se concentrer sur une seule boîte, la plus puissante. » Il poursuit : « Et après ça, ils nous serinent sur la concurrence… Ils se moquent des gens. C’est comme dire que les statuts influencent le trafic, et que si les statuts changeaient le trafic allait augmenter… » « En 1992, pour faire passer la réforme du statut des dockers, ils avaient affirmé que 50000 emplois seraient créés… On n’a rien vu sinon 4 000 postes de dockers supprimés », précise Antoine, secrétaire fédéral.

Mais en ne parlant que de la réforme concernant le statut des portiqueurs, médias et politiques dissimulent d’autres « avancées » tout aussi suspectes. Daniel : « Dans la réforme, il y a d’autres articles dont personne ne parle, tel celui de la suppression du Conseil d’administration et son remplacement par un directoire. » Précisions : depuis plus de quarante ans, le CA est composé d’un directeur, nommé par le gouvernement, et de représentants de diverses institutions – chambres de commerce, professionnels portuaires et maritimes, représentants élus du personnel de l’établissement public et des dockers. Il y existait, selon les syndicats, un équilibre des décisions. La réforme veut créer un directoire composé d’un président, nommé par décret, et de membres d’un comité de surveillance choisis par ce même président. « De fait la gouvernance va se concentrer entre les mains des entrepreneurs privés », affirme Daniel. Cerise sur leur gâteau, le texte de la réforme précise que « les ports autonomes métropolitains […] prennent désormais le nom de “grands ports maritimes” (GPM), […] leurs missions sont recentrées […] sur les fonctions d’aménageur du domaine portuaire, qui leur est transféré en pleine propriété ». « En clair, dit Antoine, le domaine public maritime passe au privé en tant que domaine portuaire. Investisseurs et aménageurs vont pouvoir s’en donner à coeur joie, et notamment dans le tourisme… C’est le démantèlement de l’outil qui est programmé. Bien loin de l’activité portuaire que la réforme prétend vouloir relancer. Et tout cela au nom du prétendu intérêt général… »

Alors, quelle riposte placer, autre qu’une grève défensive de vingt-quatre heures, contre ce processus de concentration sur une seule entreprise pour chaque secteur d’activité ? « On n’est pas des gréviculteurs », dit Daniel. « On n’a pas le droit à l’erreur vu la force qu’on représente sur le port… » Dès le 14 avril, début de la grève tournante, par l’intermédiaire de l’International Docksworkers Council rassemblant un grand nombre de syndicats portuaires, ceux de Barcelone n’ont pas déchargé les navires détournés depuis Marseille et Fos. « C’est un acte de solidarité », dit Daniel. « Mais on ne peut pas demander plus », précise un autre docker qui ajoute : « Il n’y a rien de plus égoïste qu’un syndicat. On ne fait une grève que si on y a un intérêt direct… »

Pendant que, début mai, les travailleurs continuent à réduire leur temps de travail, à ne plus effectuer d’heures supplémentaires et de travaux exceptionnels afin de maintenir la pression, dans l’aquarium géant du hall de la CMA-CGM, deux requins à pointes noires tournent en rond. Ils ont cette double particularité de ne jamais s’arrêter au risque de s’asphyxier et d’être toujours en chasse…

Article publié dans CQFD n°56, mai 2008.






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