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CQFD N°056


CHRONIQUE DE GUERRE

LE MONDE SOUS LES AISSELLES

Mis à jour le :15 mai 2008. Auteur : Marco Pilori.


Vendredi 18 avril, nous quittons Montreuil pour Passion Traiteur, à Colombes. Après avoir tourné une bonne heure entre autoroutes, zones industrielles et barres HLM, une banderole siglée CGT nous accueille:ici, des sans-papiers sont en grève pour leur régularisation. Chez ce traiteur industriel qui fournit les plateaux-repas Eurostar, Thalys, Air France, Sodexho et le stade de France, près d’un quart des cent soixante employés sont sans papiers. Quinze, pour la plupart maliens, tiennent le piquet, le sourire aux lèvres et la fierté aux yeux. L’un d’eux me raconte sa vie, ses galères. Il est en France depuis huit ans. Il s’appelle Kanté, sa situation est depuis régularisée.Il vient de la région de Kayes, il a fait ses études à Bamako. Ingénieur agronome, il a d’abord tenté de bosser au pays. Mais avec à peine cent euros par mois, il a laissé tomber pour se tirer en France. À son arrivée, il se fait embaucher au noir dans l’un des grands chantiers de Belleville. Douze heures par jour, à déplacer du placo, à faire le boulot de deux gusses pour 4000 francs par mois. C’est l’obole que lui laisse son gentil « sous-patron » qui, lui, empoche les 1000 francs par jour que paie le « grand patron » pour son boulot. Chaque jour, la peur. En cas d’inspection du travail, « t’es foutu ».Il faut se cacher, parfois un jour entier dans les chiottes, s’il le faut. Devant ses collègues, il ment, dit qu’il gagne 9000 francs, pour ne pas être démasqué.

« Qu’il pleuve ou qu’il neige »

Depuis 2002, Kanté bosse chez Passion Traiteur, plongeur, de 14 heures à 23 heures les premières années, de 9 heures à 17 heures maintenant. Parce qu’il a une vie de famille. Une femme haïtienne avec une carte de résident de dix ans, caissière à Monop’, un fils de huit ans et une fille de cinq. Mais comme il doit contourner la police et ses contrôles, il passe souvent cinq heures par jour dans les transports. Ses mômes, il les voit à peine. Sauf lors de ses jours de repos, où il est obligé d’emmener son fils « qu’il pleuve ou qu’il neige », pour endormir les agents zélés qui voudraient le contrôler. Il en rigole avec ses copains : « Mon fils, c’est ma carte de dix ans. » Deux fois il s’est fait choper. « Quand tu sors, tu sais jamais quand tu rentres. » Sa femme, « préparée psychologiquement », appelle tous les soirs pour s’assurer qu’il est bien rentré.En cas de contrôle, il devient mauritanien, parce que le consulat de ce pays renâcle à donner des laisser-passer consulaires. Sa femme, convoquée par les flics, n’apporte pas ses papiers à lui, juste de quoi prouver qu’il a des mômes, une famille, une vie ici. La grève, Kanté l’a préparée. Il y a trois mois, l’un de ses frères maliens, syndiqué CGT lui aussi, est allé voir le patron pour lui demander qu’il débute une procédure pour régulariser les sans-paps, ajoutant que ceux-ci étaient même prêts à payer les 1500 euros de caution exigés par l’ANAEM [1]. Lourd, comparé aux 1050 euros qu’ils ont arraché en 2007, après avoir gagné 915 euros pendant des années. « Il a dit que s’il faisait ça, nous on s’en irait. » Du respect, des papiers, la possibilité de dire enfin leur vie, voilà pourquoi Kanté et ses potes sont en grève. Le jour du lancement de l’opération, Kanté a découvert qu’un collègue marocain avec lequel il bosse depuis sept ans est lui aussi sans papiers. Mais « d’autres se cachent, ils ont peur du patron ». « Avoir ses papiers en France, pour nous, c’est avoir le monde sous ses aisselles », dit Kanté en levant les bras au ciel.‘Tain, j’avais jamais vu ça comme ça.

Article publié dans CQFD n°56, mai 2008.


[1] Agence nationale d’accueil des étrangers et des migrations.





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