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CQFD N°056


MÉDIAS

UNE LEÇON DE JOURNALISME

Mis à jour le :15 mai 2008. Auteur : Iffik Le Guen.

Depuis l’ascension sociale de l’ex-maire de Neuilly, la « grande presse » s’intéresse à la résurgence de la violence politique au sein de la « mouvance autonome ». Sous l’œil complice de la police.

LE 1ER MAI 2008, dans « Les nouveaux combattants de l’ultragauche  », le journaliste d’investigation du Point, Hervé Gattegno, fait mine de découvrir un nouvel ennemi. Nonobstant l’abondante littérature déjà produite sur le sujet par ses confrères du Monde, du Figaro et, le même jour, de L’Express, il s’autorise à en faire des kilotonnes sur cette « menace qui progresse… et inquiète ». Ses informations, puisées à la meilleure source, celle des rapports confidentiels des RG et des fausses confidences du ministère de l’Intérieur, dressent un tableau apocalyptique du milieu en question : « Tout juste 20 ans… paumés… SDF à la dérive… militants anarchistes et autonomes… qui haïssent l’État et le capitalisme… qui ne travaillent pas et sont à la recherche de toute forme de contestation radicale. » Fichtre, on croirait réentendre l’inspecteur Morvandieu, alias Bernard Blier, dans Buffet froid, fournissant à ses troupes un signalement idéal : « Ils sont jeunes, ont des cheveux longs, un blouson de cuir… » Mais combien sont-ils, y en a-t-il près de chez moi ? Le rapport, que notre reporter tout terrain s’est probablement procuré au péril d’une agape,entre poire et fromage, est formel sur ce point : pas plus de 300 enragés sur un ou deux milliers d’énervés, fréquentant les squats, se retrouvant à l’occasion pour casser du flic et des banques dans les manifs de jeunes ou les contre-sommets altermondialistes. Ouf, le lecteur du Point, enfoncé dans le fauteuil trop classe de sa standing-résidence, exhale un soupir de soulagement. De courte durée, hélas. Car voici que notre histrion réempoigne sa plume pour nous assener sa vérité officielle. Gavés de références à Action Directe et autres Brigades Rouges, ils sont passés maîtres dans les « techniques de guérilla urbaine », la confection de bombes artisanales et les « sabotages de voies ferrées ». Dégoûtés des partis et syndicats vendus, ils veulent bouffer du bourgeois tous azimuts. Heureusement, l’ADN-miracle va permettre de les confondre pour mieux les embastiller dans les prisons qu’ils voulaient détruire. Étonnant, non ?, aurait lancé le regretté Pierre Desproges au terme de la lecture de ce texte, que lui seul aurait pu rendre drôle. Le sieur Gattegno et son artillerie militaro-paranoïaque en est très loin : une distance presque cosmique. Non, ce qui retient l’intérêt chez lui, ce n’est point le style mais plutôt le carnet d’adresses.

Le bougre ne manque pas d’entregent parmi les puissants et a longtemps frayé tantôt avec un ex-patron des RG, tantôt avec un ex-préfet de police. Mais c’est à la proximité qu’il entretient avec Marc Francelet, un touche-à-tout des médias,de la politique, du show-biz et des affaires, qu’il doit son étonnante carrière. Ce Francelet est même un peu plus que cela, puisqu’il a fait deux mois à Fresnes pour son implication dans l’Angolagate, sombre histoire de trafic d’armes dans laquelle barbotaient aussi Pasqua et Attali. Justement, un autre marchand d’armes, ami de toujours de Francelet, Iskandar Safa,a contribué à rapprocher Gattegno du monde policier. En 2005, le Libanais, sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour blanchiment d’argent, invite Gattegno, tous frais payés, afin qu’il brosse son portrait dans les colonnes du Monde. Le procédé intrigue le juge en charge de l’affaire et Gattegno est auditionné par les flics de la Brigade de répression de la délinquance financière. Il en ressort de purs moments de bravoure qui n’ont pas fini de déclencher l’hilarité dans les rédactions et d’augmenter la pression policière sur la laisse du plumitif : « J’ai fait faire des économies à mon journal et n’en ai tiré aucun profit personnel. » En 2007, Gattegno est embauché au Point, à la place de Catherine Pégard, partie rejoindre la sidérante cellule de communication de l’Élysée. Encore une fois, c’est grâce à la recommandation de Francelet, qui compte parmi ses amis le nébuleux Frantz- Olivier Giesbert (FOG). Encore une fois, Gattegno est sommé de s’expliquer sur ses fréquentations devant les fonctionnaires. Encore une fois, il doit défendre son éthique outragée : « Je trouve votre question sur mon indépendance un peu blessante. Mon indépendance est totale. » C’est donc en toute indépendance, mais avec une note des RG sous le coude, qu’il cite des squats toulousains, sous-entendant qu’ils sont des foyers d’agitation terroriste. De même, à propos de l’arrestation de deux Parisiens près du centre de rétention de Vincennes en janvier 2008, il recopie la version policière de « terrorisme en bande organisée ». En fait, les pandores ont trouvé en leur possession du matériel pour fabriquer des fumigènes. Mais voilà, ils ont le tort d’être fichés comme de dangereux activistes, ce qui vaut sûrement condamnation immédiate à une détention pour une durée indéfinie, sans procès, ni même motif d’inculpation. Notre homme ne s’émeut pas davantage du fait que la police ait découvert la trace ADN d’une de ces terribles autonomes sur les lieux d’un attentat revendiqué par… les nationalistes corses. Peu regardant sur le code de déontologie de sa profession, le correspondant de la place Beauvau ignore également le droit à la présomption d’innocence. Il est vrai que les lois antiterroristes françaises, ne retenant que l’intention de troubler l’ordre public avant de déchaîner les procédures d’exception, ont creusé le trou dans lequel le pouvoir veut essayer d’ensevelir toute contestation. Il peut d’ores et déjà compter sur Gattegno pour jeter la dernière poignée de terre.

Article publié dans CQFD n°56, mai 2008.






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