Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°056
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°056


CHRONIQUE PAYSANNE

LA JAUNISSE DU PINARD

Mis à jour le :15 mai 2008. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Comment l’administration profite d’un insecte qui grignote les vignes pour relancer la croissance dans la consommation d’insecticides. Et pourquoi certains viticulteurs rechignent à endosser le treillis du méchant agriculteur-pollueur.

LA FLAVESCENCE DORÉE (du latin flavescere, jaunir) ne désigne pas le shampoing colorant d’une actrice de TF1 mais une maladie mortelle de la vigne. Cette « jaunisse du raisin » est causée par un insecte, la cicadelle, qui, peu reconnaissante envers les souches dont elle se régale, leur transmet une vilaine bactérie appelée le phytoplasme. Détectée dans l’Aude en 1982, la maladie s’est propagée peu à peu à la plupart des régions viticoles, déclenchant une riposte chimique de haute intensité. Pour les autorités, la stratégie est simple : éradiquer les cicadelles, c’est-à-dire tuer tout ce qui bouge sur des milliers d’hectares. Puisqu’on est « décomplexé » avec les chômeurs fainéants, pourquoi se gênerait-on avec une bestiole parasite ?
Évidemment, c’est une solution imbécile. Primo, une pulvérisation de pesticides n’est jamais totalement efficace hors des milieux confinés – même l’agent orange de Monsanto a échoué à exterminer toute vie au Vietnam. Sans compter que certains viticulteurs renâclent à utiliser ces saloperies, or on nous rabâche qu’il suffit d’une seule cicadelle pour contaminer des plantations entières sur cinq kilomètres à la ronde… Secundo, le recours répété, sur des territoires de plus en plus étendus, à des molécules chimiques nocives pour la santé humaine et pour l’environnement constitue une aberration supplémentaire – une de plus, une de moins… – dans le contexte actuel d’incantation au « développement durable ».

Certes, des produits « bio » existent qui font moins de dégâts, mais eux non plus ne sont pas sélectifs. À l’instar des agents chimiques, ils détruisent l’ensemble des insectes, « nuisibles » ou pas, pour un résultat souvent douteux. Conclusion : l’élimination de la cicadelle par insecticide est une parade à la fois dangereuse et inopérante. Mais les génies qui nous gouvernent n’en démordent pas. Le Service de protection des végétaux (SPV) du ministère de l’Agriculture a donc décidé d’incorporer de force les viticulteurs dans sa « lutte insecticide » : quiconque s’abstient d’asperger ses vignes sous une pluie d’alphaméthrine (groupe BASF), de deltaméthrine (groupe Bayer) ou d’une autre douceur du même genre est passible d’une amende de 30000 euros et de six mois de prison. Nous sommes pourtant parvenus, en labourant le terrain, à mobiliser les viticulteurs de plusieurs communes afin qu’ils prennent leurs affaires en main sans se soucier du gendarme : prospections collectives dans le vignoble, recensement des ceps atteints, arrachage et brûlage. Miracle : devant le succès de ce travail de prévention, le SPV a battu en retraite et admis qu’il valait parfois mieux prévenir que défolier. Las ! Il a suffi, dans notre secteur, que les autorités détectent un seul malheureux cep contaminé pour qu’aussitôt elles se ravisent et redéclarent la guerre chimique contre l’insecte dans un rayon de cinq kilomètres autour du « foyer ».

Ce qui est exemplaire dans cette affaire, c’est que le cep porteur de la flavescence dorée est un jeune plant venu tout droit du pépiniériste. On découvre à cette occasion que la dégénérescence du matériel végétal joue un rôle primordial dans cette maladie et que le principal facteur de dissémination réside dans le commerce des plants de vigne, autrement plus performant qu’un petit insecte en termes de prolifération. De l’aveu même des chercheurs et des autorités, il n’existe qu’un seul moyen de détruire les phytoplasmes : traiter les plants à l’eau chaude. Pourtant, à de rares exceptions près,les pépiniéristes refusent d’administrer ce remède,pourtant peu coûteux et garanti non polluant. C’est là le noeud du problème. Car les autorités, qui menacent de prison les viticulteurs hostiles aux insecticides, s’interdisent en revanche de faire pression sur les pépiniéristes. Au motif, disent-elles, que l’eau chaude risque d’abîmer une partie des plants et de porter préjudice au petit commerce.

Très bien, mais dans ce cas, pourquoi ne pas imaginer un système d’indemnisation, une assurance, que sais-je ? En réalité, les pépiniéristes ont peur des questions qui fâchent. Par exemple : pourquoi leurs végétaux manquent-ils de fraîcheur au point qu’ils souffriraient d’un passage à l’eau chaude ? Peut-être redoutent aussi que, de fil en aiguille, on en vienne à établir un lien entre la maladie, le porte-greffe et le cépage greffé,ce que quelques rares études menées par l’INRA de Dijon [1], plus ou moins abandonnées depuis, ont commencé à faire apparaître. C’est qu’il y a des intérêts en jeu, pardi ! Je m’en suis aperçu lors de la dernière session de la chambre d’agriculture de mon département. Comme j’y abordais le problème, un pépiniériste, élu FDSEA, s’est indigné en qualifiant mes propos de « dangereux  » et d’« irresponsables », bruyamment soutenu par le président de la chambre.

Heureusement, la résistance s’organise. En avril, une délégation de viticulteurs, « bios » en tête, venus d’une commune indemne de contamination mais incluse dans le périmètre des cinq kilomètres, s’est rendue dans les locaux du SPV pour faire du foin. Et d’expliquer aux agents médusés : « D’un côté, on montre du doigt les agriculteurs qui polluent (l’eau, l’air, les aliments), d’un autre, on les contraint à traiter contre leur volonté et au nom du “principe de précaution” des vignes qui ne sont pas malades. N’oubliez pas que les traitements se font sur une période très courte sur l’ensemble d’un territoire et qu’il se forme un nuage très toxique que toute la population respire. Lorsque la population et les consommateurs de notre vin viendront à le savoir, ne croyez-vous pas que nos AOC pourraient être mises à mal ? » Sur quoi les tartineurs d’insecticides tentent une parade : « On échelonnera les dates de traitement, une commune après l’autre » – comme si un nuage toxique un peu moins dense mais étalé dans le temps rendait inoffensive la dose qu’on nous fait avaler. Autant dire que les viticulteurs n’ont pas été rassurés.

Certains envisagent désormais d’alerter leur clientèle et les médias sur cette jaunisse qui tourne à l’aigre. Mais ils se heurtent à une partie de la population viticole,minoritaire mais puissamment représentée parmi les « responsables » professionnels, qui accuse les réfractaires, « bios » en particulier, de mettre en danger l’avenir de la viticulture… Ces inconditionnels de la lutte armée aux pesticides forment la troupe derrière laquelle s’abritent les dirigeants du syndicat majoritaire, certains pépiniéristes,les industriels de la chimie et l’idéologie techno-sécuritaire de l’administration. La flavescence dorée saura-t-elle diviser les viticulteurs comme le maïs OGM divise les céréaliers ?

Publié dans CQFD n°56, mai 2008.


[1] Lire la brochure de Nature et Progrès, Réflexions sur la dégénérescence du vivant, juin 2001.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |