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CQFD N°056


LES VIEUX DOSSIERS DE GOBY

MOURIR D’AIMER

Mis à jour le :15 mai 2008. Auteur : Christophe Goby.


C’est en 1962 que Gabrielle Russier s’assoit sur les bancs de la faculté des lettres d’Aix-en- Provence devant Raymond Jean, alors « rapatrié » du Maroc pour avoir signé le manifeste des 481 [1]. « Gabrielle c’est d’abord une présence » se rappelle-t-il en mars 2008 lorsque nous nous retrouvons à la bibliothèque Méjanes. « C’était un cours sur Eluard. »

Gabrielle se donnera la mort après avoir connu une histoire d’amour avec Christian Rossi, un jeune élève. Détournement de mineur, disait-on comme si elle avait pris les commandes d’un avion pour Cuba avec un flingue en main. « L’amour est toujours en quelque manière un détournement », écrivait Raymond Jean.
En 1970 dans les soubresauts du mai révolutionnaire, Raymond Jean signera un livre, Lettres de prison, où il défendra celle qu’on avait jetée en pâture parce qu’elle aimait un jeune garçon mineur. Trop tard, comme il le dira lui-même, elle s’était alors suicidée au gaz dans son appartement marseillais.
1969, année érotique à en croire la chanson. L’affaire Russier défraye la chronique. Comment une enseignante a-t-elle pu jeter son dévolu sur un jeune homme de bonne famille ? Il faut remonter à 1968, au nouveau roman qui passionne cette jeune professeure de lettres, mère de deux enfants, qui n’était ni désaxée, ni malade, mais simplement une Antigone croisée avec une héroïne d’Antonioni. « Elle s’armait en désarmant » celle qu’on allait jeter dans un ergastule provençal comme une sorcière dont le Jules Michelet serait Raymond Jean.
La tragédie c’est que Christian appartient aux JCR, tandis que ses parents, de gauche, sont aussi des amis de Raymond Jean. Une histoire au cœur de la faculté d’Aix où Gabrielle devait être nommée ! Comme le soulignent mon interlocuteur  : « Même au Parti communiste Jeannette Vermersch, la femme de Thorez, faisait la loi et édictait des règles de conduite », sexuelles s’entend.
Si, au début, les parents de Christian laissent courir la liaison de leur fils, ils portent plainte quand ils voient qu’elle devient sérieuse. Christian fugue pour rejoindre sa belle. Il est placé dans une maison de rééducation puis dans une cellule psychiatrique. À seize ans, il rejoint à nouveau Gabrielle. Elle fait alors plusieurs séjours « en l’hostellerie des Baumettes » dans un « désespoir baudelairien », comme elle l’écrit. Avec ironie, elle demande : « Comment s’appelle en grec le dieu qui porte des colis aux prisonniers ? »

La « frontière entre professeurs et élèves s’effondrait », disaient alors les maos de la Gauche prolétarienne. On dépoussiérait les bouquins. Ils écriront un tract : « Une prof pas comme les autres ». Depuis sa cellule, elle écrit à Françoise, son amie d’enfance : « Cela tient de San Antonio et de Racine, cela se terminera peut-être par un fait divers. » Aux sœurs dominicaines qui lui disent de se considérer comme une « politique  », Gabrielle répond : « Ce n’est pas facile, mais en fait elles ont tellement raison. » Et cette professeure passionnée de littérature qui affrontait le « rocher de Sisyphe » termine ainsi une lettre : « Oubliez-moi, je ne suis plus moi-même, je crois que je ne le serai plus. Écrivez des livres. »
À son procès, sa qualité de professeur devint une circonstance aggravante. Donner des leçons, c’est aussi donner des leçons de vie, dit-on. À cette époque, il demeure plus grave judiciairement de détourner un mineur pour une femme que pour un homme.
Gabrielle Russier est condamnée à douze mois de prison. Cette décision la pousse au suicide. Créon a gagné. Raymond Jean pense qu’on lui a fait payer sa manière de ne pas abdiquer. Défi, entêtement ! Elle ne s’est pas excusée, n’a pas fait amende honorable. Elle aimait. Elle transgressait. Elle a tenu tête. « Le scandale du monde est ce qui fait l’offense. Et ce n’est pas pêcher que pêcher en silence » [2]. Aussi avait-elle quinze de plus que Christian : première transgression ; elle était son professeur, seconde transgression, et comme l’écrivait Raymond Jean : « On ne défie pas la justice. » Cette dernière transgression lui fut fatale.

Article publié dans CQFD n°56, mai 2008.


[1] Le manifeste des 481 : Il s’agit de 481 Français du Maroc qui demandaient l’ouverture de négociations entre la France et le gouvernement provisoire de la république algérienne.

[2] Tartuffe.





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MOURIR D’AIMER
boubou | 24 mai 2009 | point de vue
Je trouve cette histoire d’amour tellement belle et l’issue tellement triste. Moi même future professeur de français, je comprends que quelques fois on ne puisse plus rien contrôler. La littérature fait tourner la tête, et vouloir vivre une aventure aussi belle que dans les livres est tout à fait compréhensible. C’est bien dommage que personne n’aie compris. La chanson de Charles Aznavour et le film intitulé « Mourir d’aimer » rendent un bel hommage à cette brève idylle.
 

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