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CQFD N°058


HOMMAGE À ALBERT COSSERY

ALBERT, PRINCE DES COSSARDS

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Bruno Dante.

Il s’est éteint avec élégance, à 94 ans, dans sa petite chambre d’hôtel de Saint-Germain-des-Prés, où il résidait depuis 1945. À l’heure où l’on s’acharne à expurger nos centre-ville des pauvres, des vieux, des jeunes, des sans-papiers, des prostituées, des fumeurs…, Cossery narrait en dilettante l’ingénieuse résistance de ceux qui n’ont rien…

Né en 1913 dans une famille bourgeoise baignée de culture francophone, Albert Cossery a commencé par tanner sa lucidité sous le soleil du Caire, sa ville natale. Dès dix ans, il a un faible pour Dostoïevski et se met à écrire, en français. On le retrouve plus tard, en 1938, aux côtés de Georges Henein, un autre « esprit frappeur » égyptien, participant au collectif surréaliste « Art et liberté ». Un défi est alors lancé à la face du monde : « Travailleuses de tous les pays, soyez belles ! »
Puis, lors d’un voyage aux States, Cossery rencontre Henry Miller. Le pourfendeur du puritanisme dans la littérature américaine l’encourage à publier son premier recueil de nouvelles Les Hommes oubliés de Dieu, paru en 1940 au Caire en trois langues : français, arabe et anglais. Miller dira de Cossery : « Parmi les écrivains vivants de ma connaissance, aucun ne décrit de manière plus poignante ni plus implacable l’existence des masses humaines englouties.  »
C’est avec pour bagage le parfum insolent des rues cairotes, l’humour de survie des damnés de la terre égyptienne (sur fond de haschisch, de vin et de lupanars) et aussi l’essentiel à ses yeux de ce qui est édité en France depuis les années 30-35 (Voyage au bout de la nuit de Céline, Le Sang noir de Louis Guilloux et La Condition humaine de Malraux) qu’il décide de s’installer à Paris en 1945.
L’écrivain s’attellera à l’écriture de ses romans en prenant tout son temps, de la distance vis-à-vis des fourmis qui s’agitent autour de lui alors qu’il savoure le farniente aux terrasses des cafés germanopratins. Toute une philosophie du temps de l’être et non de l’avoir, que l’on retrouve dans ses livres. « L’homme qui comprend le monde dans lequel on vit est l’homme le plus riche du monde. » « Je ne peux pas écrire une phrase qui ne contienne pas une dose de rébellion. Sinon elle ne m’intéresse pas. Je suis toujours indigné de tout ce que je vois… ». « À travers mes sept livres je défends une idée, qui n’a pas changé. Sans cesse, je suis taraudé par l’idée d’écrire toujours le même récit. Celui des marginaux, de ces messieurs admirables qui se raillent de tout et font leur révolution tout seuls. »
Albert Cossery ne revendiquait rien d’autre que l’ironie et la dérision pour se défendre contre les attaques incessantes et mortifères du pouvoir et de l’argent. « Tous ces marginaux sont a priori suspects aux yeux de tout gouvernement : leur existence est la preuve même d’une autre manière de voir. Leur seule arme, c’est la dérision. » Il avait choisi la distance orientale, le dénuement matériel dans sa vie comme dans ses livres, où le souci du mot simple, juste et acéré, dans des phrases concises et limpides, lui confère un style personnel mais d’une indéniable universalité, teintée d’humour et de critique sociale : « Un écrivain qui ne critique pas, qui n’a pas de sens critique, n’est pas un écrivain, c’est un monsieur qui écrit un monde merveilleux. »
Chaque phrase doit être « la goutte d’ammoniaque qui tire les gens de leur torpeur. Elle provoquera une rupture qui sapera les fondements de cette fausse cohésion imposée par les mécanismes d’une société close, stéréotypée, qu’elle soit régie par le système capitaliste ou tout autre système économique. »
Cossery est donc parti en nous laissant sept romans, un recueil de nouvelles et un autre de poésie. « Après avoir lu mes livres, le lecteur ne devrait plus aller au bureau travailler, accepter l’ennui d’un parcours déjà tracé. » Plongez-y avec gourmandise, sans satiété. Cossery mort, l’esprit qui dénonce l’imposture du monde continue à sourire… De ce sourire ravageur que l’on retrouve aussi sur cette photo de Casasola, au visage de Fortino Samano, faux-monnayeur et lieutenant de Zapata, seul face au peloton d’exécution, à Mexico, en 1917.


PETITE RADIOSCOPIE DE SON ŒUVRE

Dans La Maison de la mort certaine (1944), on découvre la résistance de locataires d’un immeuble condamné à s’écrouler par la faute du propriétaire méprisant. On refuse de continuer à payer son loyer et on décide d’écrire au gouvernement. Mais au fait, le gouvernement sait-il lire ?

Pour Les Fainéants dans la vallée fertile (1948), Cossery trace le portrait autobiographique de sa famille, produit de la société rurale et féodale égyptienne, pour qui le travail est une damnation. On vit sur ses rentes et le sommeil demeure l’activité quotidienne privilégiée. Paradoxe de la paresse, « Si un imbécile est paresseux, c’est un imbécile, mais lorsque l’on est intelligent, la paresse permet de prendre le temps d’observation ».

Mendiants et orgueilleux (1955), sublime et jouissif, où le philosophe se fait mendiant (Omar Khayyam n’est pas très loin) et où l’apprentissage de la démocratie passe par l’élection d’un animal symbolique : l’âne. Certains chanceux ont pu apprécier son adaptation au cinéma par la réalisatrice égyptienne Asmaa El-Bakry en 1991. Voir aussi la version BD de Golo.

Du crescendo dans le plaisir : La Violence et la dérision (1964). On choisit d’édifier une statue du despote plutôt que de lui botter le cul. Au passage, on s’offre le luxe de rouler dans la farine un gendarme, ce dernier s’applique à frapper un pantin dans la rue, croyant qu’il s’agit d’un mendiant.

Un Complot de saltimbanques (1975) : une troupe de joyeux drilles s’amuse avec un chef de la police parano qui s’éreinte à déjouer un complot inexistant.

Un pays imaginaire du Proche-Orient, où il n’y aurait pas de pétrole mais des idées de paix, se retrouve assailli par les rapaces du Capital. Une Ambition dans le Désert (1984) présente les ravages du progrès marchand sur le mode de vie traditionnel du désert. « Tuer un ministre, quelle sottise. C’est un honneur rendu au néant ! »

Et enfin, Les Couleurs de l’infamie (1999), où un promoteur immobilier mouillé dans un scandale politico-financier est le dindon de la farce d’un libre-penseur et d’habiles voleurs à la tire, pour le plaisir de tous les autres.

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.






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ram dam au ciel
| 10 août 2008 |
Au prochain coup de tonnerre,levez les yeux : dans les nuages, vous apercevrez sûrement un grand monsieur élégant à tête de momie en train de battre, d’un baton flegmatique et violent, son tonneau diogénique…
 

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