ARDI 20 MAI, 11 HEURES, à deux pas des
Champs-Élysées. Un groupe d’une vingtaine
de travailleurs sans-papiers des restaurants
Pastapapa et de militants de
Solidaires, de la CSP75 et de la CNT investit
l’établissement du taulier de la chaîne. Ce dernier,
« neveu de Mussolini » (selon ses dires), joue les gros
bras, assisté d’une patrouille de cognes toujours prêts
à donner la main pour faire la basse besogne. Quelques
bousculades et mandales plus tard, l’occupation est en
place, n’en déplaise aux pandores, à qui il a fallu rappeler
que le droit de grève n’était pas encore aboli en
France.
Vers 19 heures, Abdoulaye fait son entrée. Le dos voûté,
le regard inquiet. Il se joint aux grévistes, malgré l’intimidation
et le chantage du patron. Celui que les autres
appellent avec respect Kaaw (« mon oncle ») a décidé de
ne plus se cacher. C’est le plongeur du resto, jusque-là
resté en cuisine. Un peu moins de soixante ans, dont dix
à faire la plonge pour quatre euros de l’heure sous un
faux nom. « Samba est mort », explique-t-il, « mon vrai
nom, c’est Abdoulaye. »
« Papa » Abdoulaye. L’ancien. Celui à qui on va confier
l’argent de la caisse de solidarité. Celui qu’on écoute
avec attention quand il prend la parole en AG. Sans
concession, l’hésitant du début est aujourd’hui déterminé
à ne rien lâcher : « Le patron nous a coupé l’électricité et l’accès aux toilettes. On n’est pas des chiens ! Et on ne sortira tous d’ici qu’avec nos papiers ! » Tous les
jours ou presque, il appelle sa femme, Koumba, et ses
trois enfants restés au pays. Sa famille suit ainsi le
déroulement du conflit et le soutient. « J’ai construit une
grande maison là-bas. Je ne veux pas qu’ils viennent en
France. Ici, c’est trop dur. »
« Là-bas », c’est la vallée du fleuve Sénégal, une région
où les familles sont traversées par une grande frontière
liquide. Lui a un passeport sénégalais, son cousin
Mamadou Aly est mauritanien,mais tous sont peuls :
Yahya, Mamoudou, Amadou et même Mody, le Malien
qui ne parle plus que soninké. Il y a aussi James, ghanéen
entré en France en 1993 et toujours sans papiers.
Tunisien, Kamel est potentiellement exclu du champ de
la circulaire de régularisation : l’administration se
réserve le droit de mettre à l’écart les ressortissants de
certains pays (Algérie, Tunisie) au motif que la France
a signé des accords avec ceux-ci dans les années 1960
et que ces accords sont en cours de révision. Mesures
d’exception, discrimination : rien n’est anormal quand
il s’agit du droit des étrangers…
Organisation de l’occupation au quotidien, stratégie à
adopter pour la poursuite du mouvement… : les décisions
sont prises chaque soir en AG. Des liens se font
avec les autres restos occupés sur les Champs. Ceux du
Pastapapa font à bouffer pour d’autres qui ne peuvent pas cuisiner. Échange d’expériences et d’idées. On se
soutient, on donne des conseils à ceux qui, en grève, perdent
patience, ou à ceux qui veulent débrayer seuls,
comme à la Cantine du Faubourg. Jour après jour, les
grévistes prennent de l’assurance, s’autonomisent :
prise de parole en réunion, distribution de tracts, discussion
avec les passants… Certains sont solidaires et
mettent la main à la poche. D’autres les
ignorent ou lâchent « Qu’ils restent chez
eux ! », « Pas de papiers, pas de travail ! »,
ou encore « Si on les régularise, ça va
encourager tout le monde là-bas à
venir »… Y a-t-il plus de cons au mètre
carré dans le VIIIe qu’ailleurs ? Pas sûr…
Leurs dossiers sont aujourd’hui déposés
et poussés par le cabinet d’avocats qui
détient le record de vitesse de régularisation
: une semaine pour obtenir les fafs des salariés
du Market, très chic cantine élyséenne de l’avenue
Matignon, où Jacques Attali s’était rendu un midi, évidemment
pas pour soutenir le mouvement. En face, la
préfecture de Paris joue la montre et durcit le ton.
Notamment en imposant depuis peu un critère de présence
sur le territoire de cinq ans, hors sujet dans le
cadre d’une régularisation par le travail et alors même
que la préfecture des Hauts-de-Seine n’exige « que »
deux ans. Arbitraire quand tu nous tiens…
Au Pastapapa, la moitié des grévistes ne remplit pas
cette condition pondue par un haut fonctionnaire retors
en mal d’inventivité. Pourtant, ils restent soudés : les
huit ou rien ! Leçon de solidarité donnée par ces précaires
d’entre les précaires dont feraient bien de s’inspirer
les organisations de soutien, qui peinent à
travailler ensemble et à coordonner leur action. Pour le
plus grand bonheur du
gouvernement, qui ne
se prive pas de souffler
sur les braises de la
moindre discorde.
Derrière, des centaines
de milliers de sanspapiers
attendent leur
tour. La régularisation
immédiate de quelques uns
par le travail, oui bien sûr. Mais à condition de ne
pas oublier tous les autres (et l’occupation de la Bourse
du travail par la CSP 75 le rappelle à qui veut bien le
voir !) et de se donner pour objectif, non pas l’immigration
choisie/jetable,mais bien la liberté de circulation
et d’installation. Pour Kaaw Abdoulaye et les
autres, c’est une simple et incontournable question de
dignité humaine.
Article publié dans CQFD n°57, juin 2008.