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CQFD N°057


HISTOIRES SANS FRONTIÈRES

KAAW ABDOULAYE ET LES CHAMPS-PAPIERS

Mis à jour le :15 juin 2008. Auteur : Fred Décosse.

Sur les Champs-Élysées comme ailleurs dans Paris, de nombreux sans-pap’ se sont mis en grève pour leur régularisation. Parmi eux, Kaaw Abdoulaye, un vieux sage que la nécessité a poussé à sortir de sa réserve. Chronique d’un mouvement sans précédent dans le temple du luxe à la française.

ARDI 20 MAI, 11 HEURES, à deux pas des Champs-Élysées. Un groupe d’une vingtaine de travailleurs sans-papiers des restaurants Pastapapa et de militants de Solidaires, de la CSP75 et de la CNT investit l’établissement du taulier de la chaîne. Ce dernier, « neveu de Mussolini » (selon ses dires), joue les gros bras, assisté d’une patrouille de cognes toujours prêts à donner la main pour faire la basse besogne. Quelques bousculades et mandales plus tard, l’occupation est en place, n’en déplaise aux pandores, à qui il a fallu rappeler que le droit de grève n’était pas encore aboli en France. Vers 19 heures, Abdoulaye fait son entrée. Le dos voûté, le regard inquiet. Il se joint aux grévistes, malgré l’intimidation et le chantage du patron. Celui que les autres appellent avec respect Kaaw (« mon oncle ») a décidé de ne plus se cacher. C’est le plongeur du resto, jusque-là resté en cuisine. Un peu moins de soixante ans, dont dix à faire la plonge pour quatre euros de l’heure sous un faux nom. « Samba est mort », explique-t-il, « mon vrai nom, c’est Abdoulaye. » « Papa » Abdoulaye. L’ancien. Celui à qui on va confier l’argent de la caisse de solidarité. Celui qu’on écoute avec attention quand il prend la parole en AG. Sans concession, l’hésitant du début est aujourd’hui déterminé à ne rien lâcher : « Le patron nous a coupé l’électricité et l’accès aux toilettes. On n’est pas des chiens ! Et on ne sortira tous d’ici qu’avec nos papiers ! » Tous les jours ou presque, il appelle sa femme, Koumba, et ses trois enfants restés au pays. Sa famille suit ainsi le déroulement du conflit et le soutient. « J’ai construit une grande maison là-bas. Je ne veux pas qu’ils viennent en France. Ici, c’est trop dur. »
« Là-bas », c’est la vallée du fleuve Sénégal, une région où les familles sont traversées par une grande frontière liquide. Lui a un passeport sénégalais, son cousin Mamadou Aly est mauritanien,mais tous sont peuls : Yahya, Mamoudou, Amadou et même Mody, le Malien qui ne parle plus que soninké. Il y a aussi James, ghanéen entré en France en 1993 et toujours sans papiers. Tunisien, Kamel est potentiellement exclu du champ de la circulaire de régularisation : l’administration se réserve le droit de mettre à l’écart les ressortissants de certains pays (Algérie, Tunisie) au motif que la France a signé des accords avec ceux-ci dans les années 1960 et que ces accords sont en cours de révision. Mesures d’exception, discrimination : rien n’est anormal quand il s’agit du droit des étrangers…
Organisation de l’occupation au quotidien, stratégie à adopter pour la poursuite du mouvement… : les décisions sont prises chaque soir en AG. Des liens se font avec les autres restos occupés sur les Champs. Ceux du Pastapapa font à bouffer pour d’autres qui ne peuvent pas cuisiner. Échange d’expériences et d’idées. On se soutient, on donne des conseils à ceux qui, en grève, perdent patience, ou à ceux qui veulent débrayer seuls, comme à la Cantine du Faubourg. Jour après jour, les grévistes prennent de l’assurance, s’autonomisent : prise de parole en réunion, distribution de tracts, discussion avec les passants… Certains sont solidaires et mettent la main à la poche. D’autres les ignorent ou lâchent « Qu’ils restent chez eux ! », « Pas de papiers, pas de travail ! », ou encore «  Si on les régularise, ça va encourager tout le monde là-bas à venir »… Y a-t-il plus de cons au mètre carré dans le VIIIe qu’ailleurs ? Pas sûr… Leurs dossiers sont aujourd’hui déposés et poussés par le cabinet d’avocats qui détient le record de vitesse de régularisation  : une semaine pour obtenir les fafs des salariés du Market, très chic cantine élyséenne de l’avenue Matignon, où Jacques Attali s’était rendu un midi, évidemment pas pour soutenir le mouvement. En face, la préfecture de Paris joue la montre et durcit le ton. Notamment en imposant depuis peu un critère de présence sur le territoire de cinq ans, hors sujet dans le cadre d’une régularisation par le travail et alors même que la préfecture des Hauts-de-Seine n’exige « que » deux ans. Arbitraire quand tu nous tiens…
Au Pastapapa, la moitié des grévistes ne remplit pas cette condition pondue par un haut fonctionnaire retors en mal d’inventivité. Pourtant, ils restent soudés : les huit ou rien ! Leçon de solidarité donnée par ces précaires d’entre les précaires dont feraient bien de s’inspirer les organisations de soutien, qui peinent à travailler ensemble et à coordonner leur action. Pour le plus grand bonheur du gouvernement, qui ne se prive pas de souffler sur les braises de la moindre discorde. Derrière, des centaines de milliers de sanspapiers attendent leur tour. La régularisation immédiate de quelques uns par le travail, oui bien sûr. Mais à condition de ne pas oublier tous les autres (et l’occupation de la Bourse du travail par la CSP 75 le rappelle à qui veut bien le voir !) et de se donner pour objectif, non pas l’immigration choisie/jetable,mais bien la liberté de circulation et d’installation. Pour Kaaw Abdoulaye et les autres, c’est une simple et incontournable question de dignité humaine.

Article publié dans CQFD n°57, juin 2008.






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