Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°057
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°057


ZAPATISME URBAIN

GUÉRILLA DE LOCATAIRES À EAST HARLEM

Mis à jour le :15 juin 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

Zapata est dans la Pomme ! En avril, Juan Haro, porteparole provisoire du Movement for Justice in El Barrio (MJB), a quitté New York pour une tournée de sensibilisation en Europe. Il raconte à CQFD l’histoire exemplaire de cette assemblée de locataires en lutte qui a adhéré à la Otra campaña lancée au Mexique par l’EZLN en 2006.

LE VILLAGE VOICE, journal de New York marqué à gauche, a publié la liste des dix « pires proprios » de Manhattan. Parmi eux figure le malchanceux Steven Kessner. Malchanceux, ce multimilliardaire l’est assurément. Propriétaire de quarante-sept immeubles de East Harlem (alias Spanish Harlem ou El Barrio), il a été contraint de s’en séparer à cause d’une bande de vanu- pieds, pour la plupart sans papiers, mexicains et femmes… Cette bande organisée a un nom : Movement for Justice in El Barrio, une assemblée de locataires au fonctionnement horizontal qui s’inspire des idées zapatistes. « Au début, nous étions quinze familles », raconte Juan. « Quinze familles menacées d’expulsion par Kessner, qui voulait rénover et attirer des gens plus fortunés. En accord avec la mairie, qui oeuvre à un processus de gentrification des quartiers populaires de Manhattan. » La plupart latinos sans existence légale, ces familles enduraient des conditions de logement lamentables : pas de chauffage, des plafonds qui s’effondrent, de la peinture au plomb sur des murs humides… « Aujourd’hui, nous sommes plus de quatre cents familles, regroupées dans trente comités d’immeuble. Chaque comité est autonome et choisit sa propre stratégie : manifs, recours légaux, campagnes de dénonciation contre le proprio ou la banque hypothécaire, tournées de sensibilisation… » Beaucoup sont des vendeurs ambulants, avec ou sans licence, qui gagnent leur vie sur les trottoirs de Harlem.

95 % des locataires de Kessner sont des immigrés. Les petits Blancs, les Afro-Américains et les Portoricains occupent en général les logements sociaux appartenant à la mairie.Dans les quartiers voisins de Center et West-Harlem,où la population est majoritairement noire, les gens subissent aussi cette politique d’expulsion des pauvres.« Mais par tradition,les formes de résistance sont plus institutionnalisées,soumises au clientélisme politique. Nous, nous ne voulons pas collaborer avec les politiciens, car nous savons qu’ils ne prendront jamais de décisions favorables à ceux d’en bas,sauf si on les y oblige.Mais nous avons proposé de coordonner toutes les résistances de Harlem. » Et pour la première fois, une journée de mobilisation a réuni les trois zones du quartier, dénonçant les expulsions et la corruption des conseillers municipaux impliqués.

Comment le MJB en est-il arrivé à adhérer à l’Autre campagne lancée par l’EZLN, un groupe armé basé dans l’extrême sud du pays voisin ? « Nous sommes une majorité de Mexicains, beaucoup venant du Sud (Oaxaca, en particulier),mais sans expérience de lutte. Nous avons étudié le passé des luttes sociales. Les Young Lords (jeunes Portoricains qui, dans les années 70, s’étaient inspirés des Black Panthers pour défendre leur quartier des dealers et de la police), l’APPO (Assemblée populaire des peuples d’Oaxaca) et l’EZLN, entre autres.Certains d’entre nous croyaient ce que racontent les médias, que les zapatistes sont des narcotrafiquants, des guérilleros guatémaltèques infiltrés,des violents… Découvrir la richesse du discours zapatiste a été une puissante mutation de notre assemblée. »

Car au-delà de la lutte contre la spéculation, le MJB veut participer à la transformation du Mexique, puisque « c’est à cause de l’injuste répartition des richesses là-bas que nous avons été poussés à émigrer ». Voilà comment cette assemblée d’immigrés a écrit une lettre à l’EZLN pour lui annoncer qu’elle se reconnaissait dans la Sixième déclaration de la forêt lacandone. Et c’est ainsi qu’East Harlem a connu une mobilisation remarquée contre la répression des paysans d’Atenco en mai 2006. « Nous sommes en train d’inventer une sorte de zapatisme urbain », avance Juan. « Le zapatisme n’est pas une nouvelle idéologie, ni un remix de vieilles idéologies. Le zapatisme n’existe pas, c’est un pont pour ceux qui veulent traverser d’une rive à l’autre. » Cette profession de foi figure en bonne place sur le site du MJB. « Nous voulons construire une base sociale stable dans le quartier. Après deux ans d’existence, nous avons voulu jeter des ponts en direction d’autres organisations de locataires, d’autres luttes, d’autres communautés. Notre rencontre du 26 octobre 2007 a réuni vingt-six organisations de New York et d’autres états. » Lors de cette journée portes ouvertes, on a vu venir notamment des collectifs de Chinatown. « Il ne s’agit pas seulement de lutter contre les expulsions, mais d’inventer une nouvelle façon de vivre ensemble, avec les Chinois, les Portoricains, les Noirs… Dans les immeubles qui se joignent à nous, nous essayons toujours de faire tomber les barrières entre ethnies, et aussi entre hommes et femmes. Nous montons des équipes multiraciales pour aller faire du porte-à-porte. Nous encourageons la participation des femmes malgré les réticences des maris. » Et, de fait, il y a une majorité de femmes parmi les militants les plus actifs.

Le MJB a subi de nombreuses attaques : campagne de dénigrement dans la presse, agressions physiques, tentatives de corruption d’activistes les plus en vue… Mais il y a un an,fatigué de lutter,Kessner a cédé ses quarante-sept édifices à un promoteur britannique nommé Dawnay Day Group, dont le siège social se trouve à Londres. La lutte continue… S’inspirant des diverses consultations populaires organisées par les zapatistes au Mexique,le MJB a organisé une consulta à East Harlem. Près de deux mille foyers y ont participé, donnant comme priorité aux futures actions les revendications salariales et la pression sur le consulat mexicain pour accélérer l’octroi d’un numéro d’immatriculation aux sans papiers (qui leur permet ensuite de s’inscrire à la Sécurité sociale US). « Nous voulons inventer une forme de démocratie réelle, proche de la rue et de la vie quotidienne des gens », conclut Juan.

Article publié dans CQFD n°57, juin 2008.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |