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CQFD N°057


22 ANS APRÈS

101 MALIENS, UNE MÉMOIRE À VIF

Mis à jour le :15 juin 2008. Auteur : Marie Nennès.

Tout le monde se souvient de l’héroïque résistance des sans-papiers de l’église Saint-Bernard en 1996. Ceux qui se battent aujourd’hui pour obtenir leur régularisation sont les héritiers de ce combat. Mais aussi de l’humiliation de 1986. Cent un sans-papiers maliens raflés dans la rue et dans les foyers, avant d’être expulsés par charter, pour l’exemple. Beaucoup sont revenus en France. CQFD en a rencontré quelques-uns.

EN CE WEEK-END de Pentecôte, le soleil cogne sur Rosny-sous-Bois. Assis sur le muret qui court devant l’entrée du foyer Soundiata, des Maliens discutent par petits groupes, s’échangent des nouvelles du pays ou du mouvement des sans-papiers. Certains, parmi les plus jeunes, reviennent de l’occupation de la Bourse du travail de Paris,où ils ont passé la nuit. Ils s’accrochent à l’espoir, ténu, d’une vaste régularisation pour les travailleurs (« le cas par cas, on n’en veut pas ») mais les plus vieux secouent la tête, désabusés. Ils sont déjà passés par là. Alimamy, la quarantaine, vend des arachides. « Des vraies », en provenance directe du Mali. Des papiers, Alimamy en a. Et même la nationalité française, depuis 2007. Bien qu’il vive dans un appartement avec sa femme française, il est là tous les week-ends. Ce petit commerce lui permet d’arrondir son maigre salaire,mais il vient surtout pour voir les copains. Alimamy est un ancien « 101 ». « 101 » pour les cent un Maliens expulsés en octobre 1986 par charter. Ce premier charter de la honte, affrété par Pasqua, alors ministre de l’Intérieur,avait choqué. Réveillé de vieux fantômes. Sans ébranler le gouvernement de la première cohabitation, qui fut par la suite simplement plus discret.

Parmi les raflés de ce mois d’octobre, une cinquantaine l’a été au foyer Soundiata de Rosny. C’était il y a plus de vingt ans, mais ici personne n’a oublié. « Tout le temps je pense à cette expulsion, même si maintenant je suis en règle, je pense aux autres. Ce n’est pas normal de traiter les gens comme ça. Je n’avais pas tué, pas volé, pas violé de femmes. Simplement, je n’avais pas de papiers. Et j’ai vécu dix ans dans la peur, simplement pour ça, jusqu’à ma régularisation en 1997. » Alimamy est revenu en 1988, le temps d’économiser pour se payer un nouveau visa. Assis un peu à l’écart, l’air tassé et fragile, Monzon est là lui aussi tous les week-ends,même s’il a changé de foyer. Il était en France depuis deux ans en 1986 et il se souvient de la peur, omniprésente. « Ce jour-là, c’était trop pour moi, quand ils m’ont mis les menottes, ça m’a fait trop mal. Des fois, je pense à ceux qui n’ont pas eu la chance de revenir, chaque fois que je viens à Soundiata, en fait… Après l’expulsion, je suis revenu sous un faux nom avec de faux papiers. Pendant dix ans, mon seul trajet, c’était du foyer au travail et du travail au foyer. Tu sors, tu te caches ; tu rentres, tu te caches. C’est comme être en prison. Au moment de Saint-Bernard, en 1996, je n’ai pas voulu prendre le risque de quitter mon travail pour participer à l’occupation, j’étais seul à aider ma famille. Maintenant j’ai des papiers, mais je ne sors toujours pas, j’ai pris l’habitude de cette vie. » La prison, la vraie, presque tous l’ont connue dans les années 90 faute de papiers, avant d’être régularisés. Six à sept mois en moyenne pour refus d’embarquement. Une humiliation de plus,mais au moins ils sont restés.

Au 5e étage du foyer,Mamadou et Drissa partagent la même chambre. Deux petits lits dans 15m2 badigeonnés d’une peinture jaune pisse, une armoire,une vieille télé, une table et quelques chaises… Tous les deux sont calmes, posés. Amers. « Moi, si j’avais eu les moyens, je ne serais pas revenu dans un pays qui m’a traité comme ça. Par orgueil. On te prend comme une valise et on t’envoie à 6 000 km. Au début, j’ai eu honte mais après j’étais surtout dégoûté par la France. Mais le choix, on ne l’a pas. Il n’y a pas de développement chez nous. C’est pour ça qu’il y aura toujours de nouveaux arrivants. Le gouvernement croit que les expulsions, ça fait peur mais ça ne sert à rien. » À 56 ans, Mamadou se tient droit comme un I, son regard vous transperce et vous défie. En ce moment, ils sont en grève à son boulot pour des augmentations de salaire et Mamadou est tous les jours sur le piquet. Ironie du sort, il travaille à Roissy, dans une société de catering, il passe tous les jours devant l’hôtel Ibis, où il a été placé en rétention avec les autres, en octobre 86. « J’en garde de la colère, bien sûr, surtout du jour où ils nous ont mis de force dans l’avion,en nous portant. Au foyer, la fouille a été correcte, sans violence, mais il y avait un flic devant chaque porte, on ne pouvait même pas aller pisser. Et quand on est arrivé à Bamako, 80% d’entre nous n’avaient pas un sou en poche.Je suis revenu deux mois après ! J’étais l’aîné de la famille, je n’avais pas le choix. J’ai été régularisé en 1999. Mais aujourd’hui, j’estime que j’ai perdu mon temps. Je suis toujours pauvre et j’ai été sans papiers pendant dixsept ans.C’est trop dur. » Drissa parle d’une voix douce lorsqu’il raconte l’humiliation de ce jour-là : « Ils ont dit au Mali qu’ils nous expulsaient parce qu’on était des voyous, des vendeurs de drogue. Ils nous ont salis. Tu travailles, tu cotises, tu fais tout comme il faut, et au moindre contrôle on te vire, on casse ta porte et on te calomnie. Je ne comprends pas ça. L’État français nous laisse cotiser à tout, il fait semblant de ne pas savoir qu’on est sans papiers et quand on nous expulse,on n’a droit à rien.C’est injuste. » Après l’expulsion,Drissa est resté trois ans au village. « J’ai fait le cultivateur mais il n’y a pas de pluie. » Il a fini par repartir. « L’aventure c’était pas mon rêve. J’aurais été plus heureux au Mali avec ma famille, mais il faut que quelques-uns se sacrifient pour que ceux qui viennent derrière puissent développer le pays. » Il en a marre de la vie en foyer, rêve de faire venir sa femme et ses deux enfants. Un rêve impossible sans appartement et sans CDI. Drissa travaille pourtant depuis longtemps pour le même patron,mais comme intérimaire.

Drissa se tait, Mamadou aussi, fatigués soudain de raconter. Parce que ça ne sert à rien, que ça ne changera pas. À la télévision, un match de foot qu’ils regardent sans le voir. Tous deux disent qu’ils ne conseilleraient à personne de venir, que c’est trop de souffrances.Mais dire cela, ça ne sert à rien. Au pays, personne ne les croit. Et de toute façon, ils n’ont pas le choix.

***
C’est grâce à l’association Nafadji-Pays d’Arles que CQFD a pu rencontrer quelques-uns de ces anciens « 101 ». Cette association de coopération soutient actuellement un projet de documentaire basé sur les témoignages d’anciens expulsés de 1986, au Mali et en France.
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Article publié dans CQFD n°57, juin 2008.






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