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CQFD N°059


COURRIER À VENDRE - GRAND MÉNAGE AVANT PRIVATISATION

BOUGE DE LÀ AVEC LA POSTE !

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Christophe Goby, François Maliet, Nicolas Arraitz.

La Poste, qui achève son processus de privatisation, tente d’éjecter les préposés les plus turbulents à grands coups de sacoche. C’est qu’ils feraient peur aux futurs actionnaires, ces sauvages ! Serge Reynaud, facteur à Marseille, a hérité d’une convocation devant le conseil central de discipline pour faits de grève.

CERTAINS FACTEURS abandonnent un avis de passage dans votre boîte aux lettres sans même taquiner la sonnette, s’épargnant ainsi quatre étages pour un recommandé. Souvent, ceux-ci bouclent au plus vite leur tournée pour enchaîner sur un boulot d’appoint afin de « gagner plus ». Et puis il y a tous les autres, les vrais, les facteurs qui considèrent que le mot « proximité », tant galvaudé par la propagande de leur direction, a toujours un sens. Serge est de ceux-là, un fonctionnaire encore au service de l’usager et non le serf d’un client supposé roi. Chaque matin, trimballant sa roulotte rue du Coq et rue Saint-Basile dans le 1er arrondissement de Marseille, il distribue le courrier en prenant des nouvelles de tout son petit monde. Il ne rechigne pas à monter le cabas des petites vieilles,même si parfois elles exagèrent : « Une mémé m’attendait en bas et râlait parce qu’elle avait une casserole sur le feu ! », se rappelle-t-il. Il prête une oreille plus ou moins attentive aux doux dingues qui aiment à papoter : « Y en a même un qui me guette pour me raconter le débarquement de Normandie ! » Quand un habitant du quartier part en vrille, il l’écoute devant un café et l’accompagne, le cas échéant, au bureau d’aide sociale le plus proche [1]. Bref, Serge, c’est un facteur, quoi… Serviable avec les usagers, il est beaucoup moins compréhensif avec les réformes imposées par sa boîte et fomente un piquet de grève dès que l’emploi et les conditions de travail partent en capilotade. C’est-à-dire souvent.

À petits coups de « modernisations » sournoises, de création de filières, de « rationalisations » hypocrites et de nouveau logo, le processus de privatisation de La Poste s’est petit à petit incrusté. Planqué derrière les expressions proprettes telles que « Cap qualité courrier » et « Facteur d’avenir », il s’affiche dorénavant au grand jour. Début juillet, les 290 010 salariés de La Poste ont appris que la direction souhaitait, d’ici deux ans,transformer l’établissement en société anonyme avant d’ouvrir son capital de 10 à 20%. Suite logique à la privatisation de France Télécom, dont l’État ne possède puls que 27,3%, nos vieux PTT seront ainsi bien achevés. L’ouverture totale du courrier à la concurrence sera effective en 2011, et il ne sera alors plus question de traîner devant les boîtes aux lettres à tailler le bout de gras ! Des actions « La Poste » devraient faire leur apparition sur le marché, et elles ne peuvent décemment pas avoir la gueule de Serge Reynaud, l’odeur de son caoua partagé avec les galériens du quartier et la joie de vivre des grèves hargneuses.
À force de tempêter pour défendre un vrai service public, Serge a fini par attirer sur lui les foudres de sa direction, qui semble décidée à se débarrasser de cet élément récalcitrant. Le bougre est donc convié à un conseil central de discipline le 10 septembre à Paris où sera demandée sa révocation. Si celle-ci est prononcée, il devra raccrocher définitivement sa belle veste bleue à liseré jaune sans plus d’indemnités que de droits au chômedu. Mais qu’a donc fait notre fonctionnairepréféré pour mériter pareil châtiment ? Aurait-il tamponné par inadvertance la tronche de son receveur ? Que nenni ! Ses chefs lui ont toutefois bétonné un dossier aux petits oignons afin qu’il ne puisse en réchapper. Il faut tout d’abord remonter au mois de mars de cette année lorsque, peu avant les élections municipales, la direction de La Poste bloque le courrier pour contraindre les facteurs à prendre en charge les plis électoraux en heures normales [2] D’ordinaire, les professions de foi des candidats sont distribuées en heures sup’,mais l’enveloppe impartie à cette tâche a fondu. D’où la réticence de certains salariés à doubler leur charge de travail pour des clopinettes : ils refusent de distribuer la propagande électorale et exigent leur courrier normal. « Mais les cadres ont séquestré les sacs et nous ont déclaré grévistes alors que nous voulions juste travailler ! », raconte Serge, rigolard. « Ils étaient tendus, j’ai eu une altercation avec une cadre qui tentait de m’empêcher de voir un collègue », poursuit-il. Le chef d’accusation tombe en août : « refus d’obéissance »,« agression verbale », et même, tant qu’on y est, « agression physique »…

C’est un bon début, mais est-il suffisant pour éjecter notre animal ? Heureusement vient la grève du joli mois de mai contre l’application de la réforme « Facteur d’avenir » [3]dans les Bouches-du-Rhône. Le 21 mai, à l’heure de la prise de service, Serge prend la parole devant les collègues qui n’ont point daigné débrayer. Un tel acte de subversion sur son lieu de travail nécessite cependant une autorisation du directeur. Ce matin-là, le receveur interdit à Serge de l’ouvrir, qui n’en tient bien évidemment pas compte. Il paraîtrait que l’infraction a été constatée par un huissier… « C’est le seul moment dont disposent les grévistes pour informer leurs collègues de la situation du conflit », expliquera Serge lors de l’enquête administrative. L’argument ne sera pas retenu. « Refus d’obéissance »…
C’est tout ? Non, car le dossier manque de casse… Notre doux défenseur d’un service public d’un autre âge est accusé d’avoir fait dérailler une porte coulissante dans le hall de la Direction générale du courrier de Marseille. Un incident bien anodin lors d’un mouvement social,mais que les cols-blancs ne peuvent tolérer ! Le 23 mai, les grévistes attendent devant le bâtiment de la chefferie qu’une délégation soit reçue. La direction se faisant désirer,quelques facteurs investissent le hall en bougonnant. La première porte du sas s’ouvre et les grévistes, dont Serge, s’y engouffrent. Ça chahute, ça se bouscule, et la deuxième porte déraille. Dingue, n’est-il pas ? Fut un temps où l’on finissait sur le bûcher pour moins que ça.Un cadre de La Poste, Michael Defrance, avance dans le rapport d’enquête administrative que Serge « a été la première [personne] à essayer d’arracher la deuxième partie du sas à l’aide de ses mains ». Voilà qui est bien précis. Il aurait tenté d’ouvrir avec son service trois pièces, ils auraient pu ajouter « attentat à la pudeur » à la liste des griefs qui lui sont reprochés.Un autre cadre, Jean-Dominique Roubaud,affirme dans le même rapport  : « Oui, je reconnais l’agent qui a forcé la deuxième porte du sas. C’est bien celui de la photo que vous me montrez. C’est bien M.Serge Reynaud. » Soyez persuadés qu’il n’y a aucun lien entre l’empressement de ce monsieur à reconnaître Serge, qui est un chouia coloré,avec le fait que Jean-Dominique Roubaud se soit présenté aux élections législatives de 2002 sur la circonscription d’Aubagne-La Ciotat sous l’étiquette du MNR, le groupuscule du félon Bruno Mégret. Il serait malhonnête de taxer ce monsieur de raciste dans le dessein de défendre Serge. Il le serait tout autant d’occulter cette citation de Jean-Dominique Roubaud lue dans Le Monde du 23 février 2008 : « Il faut appeler un chat un chat et un délinquant immigré, un immigré délinquant, et se donner les moyens d’en réduire le nombre. » Ce monsieur n’aime donc pas les chats. Et pour Serge ? « Dégradation volontaire d’un bien immobilier. » Il est légitime de s’inquiéter de la sanction qui peut être infligée à Serge, La Poste ne craignant pas d’utiliser les grands moyens pour décourager les plus tenaces. Même les syndicalistes d’ordinaire protégés par leur fonction ne sont plus à l’abri. En septembre 2007, Sébastien Baroux, permanent syndical à SUD-PTT, prend la parole dans une poste du XIe arrondissement de Paris pour protester contre le licenciement d’un collègue en congé maladie. « Il s’en suivra un débrayage à 100% des salariés et d’une manif sauvage », explique Sébastien. Mais le receveur n’avait pas donné d’autorisation pour la prise de parole. « En mars dernier, j’ai pris un mois et demi de mise à pied », conclut-il.
Pauvre Serge,qui n’est même pas permanent syndical… Et à peine à jour de cotisation à la CNT… Contre lui, c’est la révocation pure et simple qui est demandée. Si rien ne bouge, son conseil de discipline risque bien d’être son jour de fête.

François Maliet

Publié dans le CQFD n°59, septembre 2008.

AUVERGNE : DÉCLASSER POUR MIEUX FERMER
Le moins que l’on puisse dire, c’est que Saint-Amant-Roche-Savine demeure un village atypique dans le Livradois. D’abord son maire et député est André Chassaigne, chevalier rouge défendant le « vert » lors de la bataille sur les OGM au printemps dernier.Ensuite,son nouveau conseil municipal est composé de défenseurs d’une ruralité vivante et culturelle. Enfin, il héberge le festival La Belle Rouge, animé par Jolie Môme, joyeuse troupe de théâtre. Un village atypique si ce n’est qu’il doit faire face,comme beaucoup d’autres,aux velléités de l’administration de fermer son bureau de poste.
La moustache d’André Chassaigne lui donne un air de petit père des peuples quand il harangue, tel un Cicéron bougnat,la population venue accrocher une banderole sur la poste du village. Il semble connaître comme personne l’activité de ce service public rural : « L’astuce, c’est de faire glisser vers le privé le service de La Poste. D’abord déclasser, c’est à dire enlever toutes les opérations financières. Ensuite les facteurs seront sous la responsabilité du bureau d’Ambert », explique-t-il avec conviction. « Les médicaments et le pain posé… C’est fini ! » La stratégie de la direction consiste à enlever le chef d’établissement, de ne laisser qu’une guichetière et de réduire les plages horaires d’ouverture. « Et dans deux ans ils viendront vous dire qu’il y a une baisse d’activité ! », s’énerve monsieur le maire. Huguette Cambray, l’ancienne boulangère aujourd’hui conseillère municipale, n’hésite pas à prendre la parole derrière l’hercule : « Tous les commerces vont fermer à la suite, la pharmacie, la boulangerie et après c’est la désertification. » André Chassaigne, grand phare des volcans éteints, lâche en conclusion et avec un fort accent thiernois : « On ne se laissera pas faire ! », devant une banderole qui lui fait écho :« Nous exigeons le maintien de notre bureau de poste. »
Le député a pris l’initiative de fonder un Comité du 14-Juillet : un conseil municipal extraordinaire s’est tenu en ce jour férié et a pris les façons d’une assemblée générale. « Mêmes des gens de droite sont venus parler de l’incompatibilité de cette politique avec le maintien des services publics », raconte Gaëlle. « Des cheminots,des électriciens et des vacanciers sont venus parler de leur crainte… » Et des façons de résister. Au Monestier, la commune voisine, le conseil municipal a acté un refus d’organiser les élections européennes. À Saint-Gervais-sous- Meymont, à Thiers et à Arlanc, des collectifs ont aussi été créés. Il paraît que le préfet apprécie moyennement.
Christophe Goby

Publié dans le CQFD n°59, septembre 2008.

LA LANGUE DU SÉVICE PUBLIC
space détente », a écrit une main facétieuse sur le panneau indiquant l’accès au couloir d’attente des guichets de la poste Réformés-Canebière. Ce pastiche de la novlangue entrepreneuriale a eu la vertu de faire sortir de ses gonds plus d’une mémé irascible : « Ils se foutent de notre gueule ou quoi ? » Et cette saine réaction serait applicable à l’ensemble du processus, maintes fois éprouvé, qui mène de la décadence téléguidée d’un service public à sa privatisation. Depuis des années déjà, on assiste à la dégradation accélérée des services « offerts » par La Poste. Et seuls les naïfs ou les aigris mettront cela sur le dos des seuls « fonctionnaires traîne-savates ».
Dans les bureaux du centre de Marseille, l’état d’abandon des locaux et la lumpen-prolétarisation de la clientèle sont frappants. La « banque des pauvres » ne désengorge pas et rien n’est fait pour alléger les tourments de l’usager. Les guichetiers courbent l’échine derrière les vitres blindées, qui les protègent de l’ire des laissés-pour-compte insolvables…
Sur la Plaine, le bureau de poste est fermé depuis le 13 mars 2008. Les salariés ont été dispatchés dans les centres alentour. Raison de cette mise en berne ? Une fuite d’eau chez le voisin du dessus (La Poste a préféré réaliser une petite plus-value en vendant cet ancien logement de fonction à un particulier). Le chantier serait paralysé à cause des experts en assurance, qui se chamaillent. Impuissance publique, quand tu nous tiens ! « La Poste va profiter des travaux pour, entre guillemets, moderniser le bureau, dont la fermeture n’est absolument pas envisagée  », affirme l’attachée de presse Nathalie Nardi-Latz, contactée par CQFD. « Jusqu’à 800000 euros pourraient être investis pour créer des espaces contemporains et mieux accueillir les clients. Le bureau devrait rouvrir en janvier 2009, équipé entre autres d’une boutique-papeterie. » Et le facteur convoqué devant le conseil de discipline pour faits de grève ? « Je vous entends mal… » Bip… Bip… Bip…
À l’heure où Serge Reynaud passe sous les fourches caudines du conseil central de discipline, « les grandes manoeuvres ont déjà commencé », a volontiers avoué le PDG Jean-Paul Bailly, lors de sa conférence de presse du jeudi 28 août. « Et il est invraisemblable que La Poste ne fasse pas partie du mouvement », ajoute-t-il, en référence au processus de privatisation des services postaux enclenché au niveau européen par la 3e directive postale de 2009. « La Poste a besoin de lever 2,5 à 3,5 milliards d’euros pour son développement. Nous ne pouvons pas prendre le risque de sortir du club des grands européens.  » On change donc le statut de l’établissement public en un machin plus moderne entre guillemets. Du style « La Poste S.A. », glissement sémantique qui ouvre le truc aux capitaux privés.
Mais « la transformation du statut […] devra pleinement respecter le caractère public de l’entreprise », rassure le Premier ministre. L’État s’est engagé à ne pas baisser sa participation au-dessous de 50 %. Comme cela avait été promis en son temps pour France Télécom… Ou pour GDF.
Entre le 18 et le 21 août dernier, 15000 cadres ont été débriefés par Altedia, une boîte de conseil en ressources humaines. Un document interne leur a été distribué, ainsi titré : « Éléments de langage sur l’évolution de la forme juridique de l’entreprise. » La propagande se doit de précéder les grandes batailles. Quant au bureau sinistré de la Plaine… « Je vous passe le groupement Azur et Collines, ce sont eux qui s’en occupent.  » Tut… Tut… Tut… « Azur et Collines, bonjour ! Oui, c’est un ancien bureau de chez nous, mais quand il rouvrira, il sera rattaché à Réformés-Canebière. Adressez-vous plutôt à eux. » Bip… Bip… Bip… Les grandes manœuvres sont telles que les petits soldats y paument leur sens de l’orientation.
Nicolas Arraitz

Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.


[1] « La petite mort sociale de Lulu », CQFD n°30, janvier 2006.

[2] « Facteurs et plis électoraux : obéissez, pouët, pouët ! », CQFD n°54, mars 2008.

[3] « Facteur courage », CQFD n°57, juin 2008.





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