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CQFD N°058


AMERICAN DREAM

UN PROTECTEUR ANTISOCIAL

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Alexandra Barberet.

Aux États-Unis, les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent… L’histoire de Cathie, mère célibataire du Lower East Side new-yorkais nous instruit sur ce qui nous pend au nez. En effet, ne nous serine-t-on pas depuis des lustres que notre futur est amerloque ? Tranche de vie dans la grosse Pomme.

« J’AI EU DE LA CHANCE de pouvoir m’occuper de mon fils durant les six premiers mois avant qu’ils m’imposent ce boulot », m’explique Cathie. Cathie est d’origine portoricaine, elle habite le Lower East Side (LES), à New York. LES est un de ces anciens quartiers dangereux des années 80. À l’époque, les gens nommaient ainsi ses quatre avenues principales : Avenues A pour Assault, B pour Battery, C pour Crime et D pour Death (qu’on peut traduire par Coups et Blessures, Crime et Mort). De nos jours, c’est un quartier en pleine gentrification, la population est de plus en plus aisée et les zones autrefois occupées par des gangs font place à des boutiques de fringues et autres bars branchés ou restaurants huppés. Cathie a grandi ici, dans le même appartement de 35m2 où elle habite encore avec sa mère, ses trois enfants et son jeune frère de passage. Cathie a quatre frères plus âgés qui sont tous passés par la case prison du temps de l’assainissement du quartier par le maire Giuliani. Pour trafic de drogue ou vol avec violence. Deux y sont toujours dix ans après, tandis que les deux autres, à trente ans, alternent des boulots de serveur dans de grandes chaînes de restauration et des séjours en taule pour des engueulades de couple ou des embrouilles avec les petites frappes qu’on croise encore dans le quartier.

Cathie, elle, travaille depuis l’âge de vingt et un ans, après avoir suivi pendant trois ans un programme pour enfants en difficulté où on l’a formée au secrétariat. Elle a un nouveau job d’agent de nettoyage (balayeuse) dans un jardin public. La Public Assistance (la Sécu US) vient de le lui imposer, malgré son expérience professionnelle comme réceptionniste ou secrétaire. Après la naissance de son troisième enfant, elle n’a pas été assez rapide : au bout de six mois de Public Assistance, on lui a expliqué que, si elle n’acceptait pas ce boulot alors qu’elle n’en avait pas trouvé par elle-même, elle allait perdre tous ses droits. Cathie a de la chance : normalement, c’est deux mois maximum avant d’être placé dans un programme dit de Work Experience Program (formation professionnelle). Elle a tout fait pour éviter ces programmes en loupant tous les rendez-vous sous prétexte d’enfants malades. « C’est de l’exploitation pure et simple, ils ne t’enseignent rien et te placent de force dans un secteur d’activité en manque de main-d’oeuvre. Sans paye pendant six mois ! Qui veut d’une expérience professionnelle dans le nettoyage ? », se cabre-t-elle. Cathie s’excuse. Ce n’est pas qu’elle soit feignante : elle avait retrouvé du travail trois semaines après la naissance de son premier bambin. Mais la grand-mère, qui gardait les gosses, commence à se faire vieille et a des crises de diabète. La Public Assistance propose bien de payer une nourrice à plein temps pour huit cents dollars par mois si la mère bosse, augmentant ainsi le nombre des actifs de deux personnes. Mais pour cette somme les nourrices ne se bousculent pas et le sérieux n’est pas toujours au rendez-vous. La seule qu’elle ait pu trouver, en plus d’habiter le Bronx (ce qui imposait à Cathie près de quatre heures de transport quotidien), avait comme défaut de fumer un peu trop de marijuana. Du coup, Cathie a choisi de vivre un temps sous Public Assistance, seule aide à sa portée.
La Public Assistance, c’est un pactole de cent neuf dollars tous les quinze jours et cent dollars par mois et par personne en coupons alimentaires, plus une assurance médicale gratuite (Medicaid) pour toute la famille. Les cent neuf dollars permettent à peine de payer les couches et le minimum pour le bébé. Quant aux coupons alimentaires, pour cette somme, la nourriture choisie est… riche. Le pire des habitudes alimentaires américaines est condensé dans les promos qu’achète Cathie : ailes de poulet avec frites surgelées, format extra-giant de chips, céréales au marshmallow…
La Public Assistance est une espèce de RMI et/ou d’allocs familiales façon US. Ce programme est issu des réformes du système social par Clinton en 1996. La loi prévoit que, pour y avoir droit, l’allocataire doit travailler ou être en stage pendant quarante heures par semaine. En 2003, Bush a renouvelé ce programme au vu de son succès (il aurait permis à 4,7 millions d’Américains de retrouver l’autosuffisance en trois ans).
Pour son nouveau job de balayeuse, Cathie est payée 8,49 dollars de l’heure, soit 1358 brut par mois. Elle travaille quarante heures par semaine et n’a pas de vacances. Le Centre national pour les enfants victimes de la pauvreté [1] assure qu’en 2007 à New York, pour couvrir les nécessités vitales d’une famille de quatre personnes, il fallait 4 595 dollars par mois… Et le seuil de pauvreté défini par l’État fédéral est déjà largement en dessous de ce chiffre avec un plancher national à 1 720 dollars. Cathie est donc bien loin du compte. Mais sa situation est meilleure qu’auparavant, me dit-elle, quand elle vivait avec la seule Public Assistance. « Sans l’appartement de ma mère, je n’aurais jamais pu survivre. » Je lui demande ce qu’elle pense du rêve américain. Cathie répond qu’il n’y en a jamais eu pour elle, qu’elle n’a jamais eu la moindre chance de s’en sortir. « Tu dois pouvoir te payer de bonnes études, sinon tu n’as rien. »

Article publié dans CQFD n°58, juilet 2008.


[1] www.nccp.org/publications/pub_707.html.





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