Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°058
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°058


CARHAIX

RÉMISSION POUR L’HOSTO

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Gildas Kerleau.

Une catapulte en bois poussée par huit personnes en plein centre-ville de Quimper. un remake d’Astérix ? Non, des CRS qui traînent l’engin dans la cour de la préfecture. Pendant un mois, les carhaisiens n’ont pas manqué d’idées –légales ou non– pour défendre leur hôpital.

AU-DELÀ DE CETTE ARME de dérision massive, c’est bien toute une population qui s’est « foutue en rogne » : jeunes, vieux, syndicalistes, femmes enceintes, élus, commerçants, ouvriers… Ces drôles de luttes où « on voit des gens qu’on n’imaginerait pas avec une pierre à la main », comme dit Matthieu, militant d’extrême gauche. Quand le 6 juin l’ARH (Agence Régionale d’Hospitalisation) a annoncé la fermeture de la maternité et de la chirurgie, en moins de cinq heures 3000 personnes sont descendues dans la rue, pour une population de 8000 habitants ! Et c’est après une véritable fronde populaire d’un mois que le tribunal a ordonné la réouverture des services fermés. Une décision rendue « dans la foulée de l’audience, au regard du contexte particulièrement tendu ». Décision dont le ministère de la Santé n’osera même pas faire appel.
Dès le premier jour de lutte, ils ont essayé d’enfoncer les grilles de la préfecture avec un camionbélier. Puis c’est une attaque avec un chalumeau vissé sur une bouteille de gaz. Et chaque jour, ils promettent de revenir. Des rassemblements qui ont souvent tourné à l’affrontement. Même le maire s’est fait matraquer au sol ! « Ne pas se laisser faire », mot d’ordre des « insurgés du Centre Bretagne », dont certains ont compris rapidement que les manifs traîne-savates ne suffiraient pas. On les a ainsi vus enfariner le député UMP (qui avait qualifié la fermeture de moindre mal), bloquer la 2x2 voies pendant des heures, occuper la sous-préfecture en menaçant bidon d’essence à la main d’y foutre le feu… « On est tellement habitué à préparer des fêtes que, du coup, c’est facile pour nous de s’organiser », explique Charlie, un militant de la cause bretonne. Ils ont même inventé un nouveau système en garant leurs voitures n’importe où les jours de manif, histoire de foutre le oaï dans Quimper. Faut dire que même les équipes municipales ont été de la partie : « Le jeudi 5 juin, quand éclatent de violents incidents à Quimper, ce sont des véhicules communaux, avec du personnel communal,qui sont en première ligne et livrent les pierres à lancer sur les forces de l’ordre » raconte Le Télégramme, le journal local.
La décision de fermer des services de l’hôpital a été un véritable coup de massue pour un pays qui essaye de relever la tête depuis des années. « On n’arrête pas de nous déshabiller : La Poste, les écoles, la gare… », explique Charlie. « En plus d’un problème de santé, la fermeture est une question d’aménagement du territoire. » Le Centre Bretagne a subi depuis un siècle un véritable exode, la population passant de 200000 à 100000 habitants. Non sans humour,dans les années90, une course de chameaux est lancée pour répondre à ceux qui désignent leur coin de « désert breton ». Quelques années plus tard, la course de chameaux est devenue l’un des plus grands festivals d’Europe, Les Vieilles Charrues. Chaque année, ce sont des milliers de bénévoles qui y participent … « Un festival qui a su rendre la pareille en “libérant” ses salariés les jours de manif avec barbecues géants pour permettre à tout le monde de rester ensemble », explique Matthieu.

La résistance pour l’hôpital vient bien de cette solidarité, de ces liens qui existent depuis des années. « Tout le monde se connaît, il y a cent quatre-vingts associations, il suffit de passer quelques coups de fil pour mobiliser », explique le maire. En réussissant à empêcher la fermeture de l’hôpital, ils espèrent avoir cassé un cercle vicieux qui veut que plus on ferme de services publics,moins la population reste, plus on ferme… Sur la terre des Bonnets Rouges –du nom de cette révolte antiseigneuriale du XVIIe siècle–, il s’agit aussi d’un ras-le-bol de se bouffer en permanence les décisions d’un « pouvoir régalien  », qui « décide pour nous où nous devons naître et mourir », explique Bertrand. Une lutte qui existe aussi dans la défense de la culture si vivace en Centre Bretagne, contre un État qui maintes fois a cherché à tuer la langue bretonne. Dans cette Bretagne rouge, la résistance semble naturelle, personne ne sait vraiment comment l’expliquer : « Même les gens qui se foutent sur la gueule toute l’année se serrent les coudes dans pareil cas », raconte Anne-Lise.
Leur détermination a été impressionnante. Plutôt que de subir, le « diktat de Paris », ils ont envisagé « la création d’une administration “parallèle”chargée de faire tourner l’hôpital avec l’aide des fonctionnaires municipaux, du comité de défense et du comité de projet », enjoignant le directeur de l’hôpital de recruter en intérim des médecins, des anesthésistes… Même les femmes enceintes sont entrées en résistance. Pendant la lutte, trois ont accouché aux urgences « en mettant leur vie en danger, car il n’y avait ni anesthésiste pour faire une péridurale ni aucun autre acte chirurgical, si ça tournait mal », témoigne impressionnée Anne-Lise qui attend, elle aussi, un enfant. Si c’est pas de la désobéissance civile, ça !
Autant dire que lorsqu’ils ont obtenu gain de cause, ils étaient loin d’être à bout de souffle. L’été sera chaud en Bretagne, promettaient-ils, voyant se profiler les Vieilles Charrues mi-juillet. On parlait déjà d’un nouveau Plogoff, « en référence aux militants qui arrivaient de divers coins de Bretagne ». Clou du spectacle, le Tour de France au départ de Brest cette année. Les panneaux annonçant la venue des dopés étaient tous tagués : « Le Tour de France ne passera pas ». « Ma tronçonneuse sait très bien couper les arbres », lançait même quelqu’un dans la foule d’un énième rassemblement. Au bout du compte, l’État a bien fait de reculer !

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |