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CQFD N°058


RUÉE VERS L’OIL AU CANADA

BITUMIC PARK

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Lulu Schmiel, Sacha Petross.
PÉTROLE QUAND TU NOUS TIENS !
Les clichés sur le pays des chanteuses à voix et des comiques à accent vont devoir être révisés. Dans une province de l’Ouest sauvage, l’Alberta, l’exploitation d’un agglomérat de sable et de pétrole risque de métamorphoser le pays en un nouvel émirat. Reportage exclusif pour CQFD.

WELCOME IN FORT Mc MURRAY ». Quand on arrive dans cette petite ville du nord de l’Alberta, l’une des neuf provinces du Canada, on pourrait presque croire que c’est un repaire de bûcherons. On traverse des jolis morceaux de forêt boréale, on croise des énormes camions trimballant des dizaines de troncs, on aperçoit la rivière Athabasca, qui, ma foi, n’a pas l’air plus pourrie que n’importe quelle autre. Bon, selon l’heure à laquelle on arrive, on peut tout aussi bien se retrouver dans des embouteillages dignes des grosses métropoles, ce qui est certes assez surprenant sur une nationale qui serpente dans les bois. La ville ressemble, elle aussi, à la plupart des villes canadiennes avec ses zones commerciales qui s’alignent sur quelques kilomètres, ses petites maisons toutes propres, et sa mairie en briques. Un élément vous saisit pourtant dès que vous sortez du bus : l’odeur. L’odeur du bitume. Partout.

« We have the energy ! »

C’est le petit slogan qui accompagne le panneau de bienvenue et que l’on peu t autant traduire par « On a trop la patate », que par « Le pétrole c’est nous qu’on l’a ». Bienvenue, donc, au coeur du projet industriel le plus énorme que la terre ait abrité jusqu’à aujourd’hui, projet consistant en la production de pétrole à partir de sables bitumineux ou tar sands qui se trouvent à peu près juste sous nos pieds et qui occupent une surface équivalente à l’État de la Floride. Bienvenue dans le nouvel Eldorado, car le business, c’est ici que ça se passe. Toutes les grosses compagnies ont ouvert les portefeuilles pour investir massivement dans cette zone dont les réserves s’élèveraient à pas moins de 175 milliards de barils, la 2e place mondiale après l’Arabie Saoudite… Depuis que le baril a largement dépassé les 100 dollars, plus besoin de réfléchir et tous les mastodontes pétroliers se sont précipités pour rejoindre Syncrude, Suncor, Petro-Canada, Shell, Total et les autres. En 2003, les États-Unis ont clairement orienté leur politique énergétique vers les importations issues des tar sands,avec pour objectif à terme 25 % du brut consommé. Il est vrai que les copains canadiens, eux, ont un système politique stable et un vrai sens de la coopération grâce à un gouvernement fédéral dirigé depuis 2006 par un enfant du pays. Les premières explorations, commencées dans les années 60, étaient peu rentables mais, aujourd’hui, les bénéfices explosent et la province d’enregistrer une jolie croissance, un taux de chômage dérisoire, et des salaires qui peuvent aller jusqu’à 12 euros de l’heure pour un serveur non qualifié et 30 euros pour un ouvrier qualifié. D’où une ruée vers l’Alberta, digne des fortyniners immortalisés par Jack London.

Extraction ruineuse

Aujourd’hui, deux techniques principales sont utilisées pour récupérer le pétrole : soit on gratte le sol avec des pelleteuses quasi spatiales, après avoir bien entendu coupé les arbres, détourné les rivières gênantes, et enlevé la couche de terre « superficielle » sur 40 à 60 mètres de profondeur,soit on injecte de la vapeur d’eau dans le sable afin de rendre le bitume suffisamment fluide pour être pompé jusqu’à la surface. Mais ces méga projets d’extraction sont des plus gourmands en énergie, particulièrement en gaz naturel : le rapport entre l’énergie produite et l’énergie consommée pour la production d’un baril de brut se situerait entre 1,5 et 3, alors que pour le brut conventionnel, qu’on trouve en Irak par exemple, ce rapport est de 100. Et ces techniques de production dégagent trois fois plus de gaz à effet de serre. L’exploitation s’intensifiant, il va falloir extraire plus de gaz dans les territoires du Nord et en Alaska et, bien sûr, investir dans des milliers de kilomètres de pipelines qui vont traverser zones protégées et réserves indiennes pour converger sur la région des précieux sables. En attendant le nucléaire… (voir texte suivant : Atomiser le pétrole ) Égout à ciel ouvert Gourmandes en énergie, ces techniques d’extraction le sont aussi en eau. Car pour produire un baril de brut, il faut utiliser entre 2 et 4,5 fois plus d’eau. Et l’eau, au Canada, c’est pas un souci, il suffit de la pomper dans les lacs et dans les rivières. Mais, une fois qu’on l’a utilisée et qu’il y a trop d’acides, de mercure et autres joyeusetés pour la remettre dans la bouche de Mère Nature, eh ben comme on est des enfants bien élevés, l’eau, on la « range ». Où ça me direz-vous ? C’est facile ! On la range dans des « étangs » au-dessus desquels pas un moustique ni une libellule ne se risquerait à batifoler. Et à force de la ranger comme ça, il paraît même que ces « étangs » ont tellement grandi que certains sont visibles de la lune ! Certes, des lacs naturels ont été asséchés, des rivières drainées, certes, la rivière Athabasca (ou plutôt le fleuve) abrite maintenant des poissons qui présentent des déformations bizarres, mais bon…il faut avoir l’esprit ouvert.

Réserves indiennes

C’est vrai que sans eau potable, les Indiens auront un peu de mal à survivre,et certains osent même rappeler au gouvernement canadien que des traités ont été signés,garantissant la sauvegarde de leur mode de vie et le contrôle du développement sur leurs terres. Habituées, depuis quelques années, aux procédures judiciaires, certaines communautés ont négocié des accords d’exploitation sur leurs sols, avec à la clef, de gros chèques. Aujourd’hui, elles constatent la recrudescence de la violence, de la toxicomanie et de maladies en tous genres, en plus du fait qu’elles ne peuvent plus pêcher, cueillir, ni chasser dans un tel environnement. Celina, membre de la communauté de Fort McKay, située en pleine zone d’exploitation, raconte : « Avant, les gens ne mouraient que de vieillesse…très rarement d’autre chose. Mais aujourd’hui ? Tout autour de nous, des jeunes de 34, 37, 43 ans… La quarantaine, à peine la cinquantaine. Les gens meurent ici. », et conclut « On ne boit pas du pétrole pour vivre. On ne mange pas de l’argent pour vivre. » D’autres communautés, comme celle du Lubicon, ont, depuis les années 90, fait appel à l’ONU pour obliger le Canada à respecter leurs droits élémentaires et à relancer des négociations pour trouver un accord sur les territoires traditionnels, au lieu de vendre des licences d’exploitation à tout-va sur ces mêmes territoires. Mais le gouvernement ne semble pas considérer cet accord comme une priorité,et n’a pas envoyé de négociateur depuis 2003. D’autres encore,comme les Mikisew Cree et Dene,qui occupent des terres longeant l’Athabasca ou, en aval, à Fort Chipewyan, se débattent entre les différents niveaux de négociation : les compagnies qui ne respectent pas les accords environnementaux qu’elles ont passés avec les « premières nations », le gouvernement fédéral, et la province d’Alberta. Pat déclare : « S’ils ne sont pas capables d’honorer le traité qu’on a signé, on fera pareil en ignorant le traité et ils récupéreront leur bout de papier et nous on récupérera nos terres. » Et George résume : « Historiquement, ils ont tenté de nous coloniser par des politiques et des législations qui sont paternalistes, coloniales, impérialistes, et ils continuent en ne nous considérant pas comme des détenteurs de droits prioritaires sur ces terres. »

Épidémies

À Fort Chipewyan, un médecin local, John O’Connor, a eu l’idée saugrenue de se lancer dans une étude de santé publique, d’où il ressort que les taux de cancers et de maladies auto-immunes sont disproportionnés pour une communauté d’à peine 1 200 personnes. Quand le médecin a publié son rapport en demandant une enquête sur les effets des tar sands, les responsables canadiens de la Santé, jugeant qu’un tel mauvais esprit devait être sanctionné, ont déposé une plainte officielle. En fait, tous les travailleurs et les habitants de la région commencent à comprendre ce que développement veut dire. Tous les ans,environ 1000 cas de cancers liés à l’activité professionnelle sont déclarés dans la région, et 400 personnes en meurent. Et les accidents du travail se comptent aussi on parle d’accidents déclarés, bien entendu.

Flambée des prix de l’immobilier

Un autre « effet collatéral » de ce « boom » est que ce projet industriel pharaonique a attiré des centaines de milliers de travailleurs canadiens et étrangers et que ces travailleurs, après des journées de 10-12 heures aiment bien avoir un toit sur la tête,d’où grave pénurie de logements. Les salaires sont plus élevés qu’ailleurs mais les loyers ont explosé et les personnes n’étant pas employées dans les secteurs industrialo-pétro-chimiques sont les premières à se retrouver à la rue. En particulier les femmes. Elsey, 55 ans, habitante de Fort McMurray depuis 20 ans, raconte : « Je travaillais dans la construction des maisons, je m’occupais des finitions, et je me suis blessée sur le chantier. La caisse d’assurance ne me paye que la moitié de mon salaire, et avec un loyer de 1200 dollars, je pouvais plus, alors je me suis retrouvée à la rue. Je vis au refuge depuis. » Le refuge, c’est là où atterrissent les nombreux travailleurs sans logis. On leur demande une participation de pas moins de 400 dollars par mois,et on les fout à la porte à 7 heures le matin, avec leurs affaires. La journée, ceux qui ne travaillent pas errent dans la ville ou se retrouvent au « Centre de l’Espoir », un abri financé par une association chrétienne où on est vautrés devant la télé et sanctionnés si quelqu’un dit un gros mot. Amen.

Camps de travail et immigration jetable

Trouver un logement relevant de l’exploit et coûtant une petite fortune, beaucoup d’ouvriers sont parqués dans les camps de travail situés à côté des sites d’exploitation, à des dizaines de kilomètres de la ville. Ces camps abritent entre 1500 et 2500 personnes chacun, dans des « chambres » de 10 à 12m2. Les gens travaillent souvent 6 semaines d’affilée et rentrent chez eux 2 semaines, aux frais des compagnies qui leur payent l’avion mais exigent qu’à chaque fois, ils repartent avec toutes leurs affaires afin de « souligner que les travailleurs sont sur le site pour travailler ». Le soir, rien à faire, à part regarder la télé et boire. Le service de sécurité du camp y veille. Certains camps n’abritent que des travailleurs « importés », appelés les Travailleurs Temporaires Étrangers. C’est qu’il faut du monde pour faire tourner les machines et finalement recueillir la précieuse huile. L’Alberta est en pénurie de travailleurs qualifiés et se tourne essentiellement vers la Chine, les Philippines et le Mexique pour lui fournir sa force de travail. En 2006, ils étaient plus de 22 000. Mais attention ! pas question encore une fois de s’installer : ici, tu viens, tu bosses et tu te casses. Les agences des services pour l’immigration sont tenues par contrat, de ne pas apporter d’aide (cours de langues,conseils…) à ces travailleurs sous peine de perdre leur financement, et l’accès à ces camps est interdit à tout syndicat. Le permis de travail est accordé par l’État seulement s’il n’existe aucune possibilité d’embauche locale. Ces procédures ont été simplifiées et accélérées depuis 2004, permettant ainsi aux compagnies de maintenir le niveau des salaires dans le domaine du « raisonnable  », ce qui serait impossible si elles laissaient faire la pourtant sacro-sainte loi de l’offre et de la demande.
Ces permis de travail portent le nom de l’employeur et un travailleur peut être renvoyé à tout moment, à la discrétion du patron.Libre alors à lui de rechercher du travail ailleurs, mais cette démarche peut durer des mois avant qu’un autre permis ne soit accordé, et évidemment pas d’employeur, pas de logement. J’allais oublier, personne ne sait combien ils sont payés.

Business is business

Des arrangements,passés dans la plus grande opacité en marge de l’Accord pour le libre échange en Amérique du Nord (ALENA) affaiblissent le contrôle des États sur l’immigration, l’agriculture, les ressources naturelles, et les services publics. Un autre de ces arrangements permet aux entreprises (de construction de pipelines,d’usines pétrochimiques,etc…) de poursuivre en justice quiconque (personne ou administration) aurait l’audace de mettre en place des mesures nuisibles au bon déroulement des affaires, avec la possibilité de réclamer des réparations financières pouvant aller jusqu’à 5 millions de dollars. L’ALENA stipule enfin que les taux d’exportations canadiennes de gaz et de pétrole ne peuvent pas diminuer, y compris en cas de pénurie, ce qui oblige le Canada à importer pas loin d’un million de barils de pétrole par jour alors qu’il en produit suffisamment pour couvrir sa consommation. Il est pas beau le libre-échange ? Le Canada, colonie énergétique des États-Unis ? C’est ce que certaines mauvaises langues commencent à dire…

Sources :
The Dominion, automne 2007 (thedominionpaper.ca) oilsandstruth.org
« Fuelling fortress America » rapport publié par le Centre Canadien de Politiques Alternatives.

Lulu Schmiel

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.


ATOMISER LE PÉTROLE

L‘EXPLOITATION DES SABLES bitumineux requiert des quantités énormes de gaz naturel. Tout ça pour générer, et d’un l’électricité destinée à l’extraction et au traitement des sables, et de deux la vapeur destinée à l’extraction des dépôts sous-terrains, et de trois l’hydrogène utilisé dans le processus de raffinage. Des problèmes d’approvisionnement se posent déjà et un projet de pipeline pharaonique est à l’étude pour aller chercher le gaz naturel enfoui dans le grand Nord du delta de la rivière Mackenzie. Par ailleurs, nos chers pétrolivores font face à une flambée des prix du gaz naturel. Hé oui, pas de bol… C’est indexé sur le cours du brut. Et la perspective de limiter leurs bénéfices records leur fait envisager d’autres sources d’énergie. En particulier, je vous le donne en mille, le nucléaire.
Et qui, parmi les premiers, a mis l’idée sur la table ? Notre fierté nationale, Total. Il faut préciser qu’ici, en Alberta, comme dans tout l’ouest du Canada, le nucléaire n’est pas spécialement à l’honneur en termes de production d’électricité. En revanche, en termes d’extraction d’uranium,le Canada est numéro un mondial. Avec Areva largement impliqué dans la province du Saskatchuan voisine de l’Alberta.
Heureusement, les locaux n’ont pas d’inquiétude à avoir, tout est ISO 14001, environnementalement responsable comme ça se dit… Un projet piloté par la société privée Bruce Power a fait grand bruit au printemps 2008 du fait de sa taille et de sa localisation à plus de 100 km des gisements de Fort McKay. Si le projet était accepté, les quatre piles dégageraient dès 2016 environ 4 000 megawatts, équivalents aux besoins de 2 millions de foyers. Ce projet de centrale,un tantinet surdimensionnée, aurait pour but non seulement d’anticiper la croissance de la consommation énergétique de l’Alberta, mais aussi et surtout de fournir l’énergie nécessaire à l’extraction du pétrole à partir des sables bitumineux. Un tel projet pourrait aussi s’expliquer par la présence dans le coin d’autres gisements pétroliers,encore plus difficiles à exploiter puisque piégés dans la roche. Et il y a pour pas moins de 60 milliards de barils de brut lourd. C’est Shell qui a décroché en 2006 les droits d’exploitation et teste actuellement une nouvelle technique d’extraction consistant à chauffer électriquement la terre et à pomper la mélasse liquéfiée. Compte tenu des coûts énergétiques astronomiques de ce procédé et de la proximité de cette énorme centrale,les choix stratégiques de Shell pour le nucléaire laissent assez peu de doutes.
Mais les pétro-junkies semblent être prêts à payer cher pour se taper un dernier fix de brut.

Sacha Petross

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.






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BITUMIC PARK
Marcel | 19 septembre 2008 | >> Sables bitumineux du Canada : du pétrole à n’importe quel prix
Très bon article qui fait bien apparaître la catastrophe écologique en cours, à la fois localement (pour les populations indiennes) et globalement (par émissions massives de CO2), pour assurer la continuité d’un mode de vie basé sur une automobile individuelle par personne. Rouler en voiture a un prix, celui de la destruction de la planète et de ses habitants.
 

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