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CQFD N°058


CHRONIQUE RUSTIQUE

FAITES DE VOTRE VIE UNE AFFAIRE

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Jean-Claude Leyraud.

Dans ce monde où le capital apparaît toujours plus comme une puissance sociale dont les individus sont les fonctionnaires,même les agriculteurs font à leur tour l’expérience du pseudo-travail, de ce travail fictif qui consiste à gérer le labeur d’autrui.

PATRICK, VITICULTEUR BIO, ne met jamais les pieds dans ses vignes, il a des salariés pour ça. « Ils font bien quelques conneries,mais je ne peux pas être toujours dans leur dos pour les surveiller, l’important c’est qu’ils sachent que j’existe. » Pendant ce temps, lui s’épuise à ne jamais travailler, à faire semblant de travailler sur les routes,de magasins de producteurs en réunion et de réunion en stage de formation. Sa femme Nicole se charge d’autres livraisons, d’autres réunions, d’autres stages, et ils se rencontrent rarement : « Je connais Ambert pour y avoir dormi, très mal, dans la C15, sous un déluge de grêlons, avec des éclairs partout. J’étais seule, j’avais la trouille. C’est la vie ! » Bien qu’étant à la tête d’une grosse entreprise, ils ont du mal à boucler leur fin de mois, mais au moins ils sont leurs propres capitalistes. Toute leur activité est tournée vers un seul but :éprouver le sentiment de ne pas travailler. Ce sont les parfaits esclaves sans maître du capitalisme moderne.
Chez les agriculteurs, nombreux sont ceux qui « veulent faire de leur vie une affaire ». Certains ne jurent que par la baisse des coûts de production, et cette année, avec ce printemps pourri qui a « envisqué » les vignes de mildiou, les traitements étant nombreux, ils n’ont pas hésité à « descendre » en Espagne pour acheter des phytos. Par équipe de deux, ils partent en fourgon vers Barcelone, mille bornes aller-retour. Là-bas, ils chargent les produits contenant des molécules interdites en France, avec la complaisance de certains marchands, du hard à trois euros l’hectare seulement (au lieu de quinze à vingt) : de quoi inonder le vignoble de pesticides à moindre frais. Avant de rentrer, la fine équipe peut même se payer un détour chez les putes du Barrio Chino, par pur romantisme.

D’autres agriculteurs, plus modernes bien qu’ayant loupé le coche de l’éolien industriel, se précipitent vers la nouvelle mode des centrales photovoltaïques. Alain, producteur de petit épeautre et de lavandin sur le plateau de Sault, déclare à la Chambre d’Agriculture :
« Comme producteur, ce que je fais c’est zéro ! Si je veux continuer à être agriculteur et rester au pays, la seule solution pour moi c’est de devenir, sur mes cinquante hectares, producteur industriel d’électricité. En plus, c’est bon pour la question du réchauffement climatique. Je dirais même que c’est bio ! » Suite au Grenelle de l’Environnement, le gouvernement a promulgué un ensemble incitatif de lois et règlements (le tarif d’achat est fixé à 0,579 euro HT/kWh avec la prime d’intégration) et, comme aux débuts de l’éolien industriel, en l’absence de règles strictes cadrant le business (règles volontairement en attente), la campagne française se transforme en Far West pour cow-boys de bureau d’études. On peut même voir des photos aériennes de centrales photovoltaïques (Allemagne, Espagne…) de plusieurs hectares, sur lesquelles on distingue, entre les rangs de panneaux, un troupeau de moutons. Ces photos sont faites pour appâter le pécore, les chambres d’agriculture et les financements, on appelle ça une centrale mixte (centrale de production électrique injectée dans le réseau, plus activité agricole, ici pâturage). Si on regarde de plus près, on s’aperçoit que les moutons ne sont là que pour la photo, le terrain étant désherbé. Ce qui est confirmé par l’examen du cahier des charges de la centrale où l’épandage annuel de glyphosate est prévu. S’il y a un développement anarchique de ces centrales photovoltaïques au sol, et tous les ingrédients sont réunis pour cela, on peut imaginer les spéculations foncières à venir. Les projets menés dans le cadre d’une révision simplifiée des documents d’urbanisme ouvriront la porte à l’industrialisation du paysage… Les touristes en quête de la traditionnelle photo des champs de lavande en fleur vont avoir des surprises. Derrière le ton pleurnichard de l’agriculteur qui « n’y arrive plus », il ne faut pas s’y tromper, se cache en vérité la soif d’enrichissement du capitaliste. La preuve ? Dans le vignoble que je fréquente, la mode chez les nouveaux retraités, c’est de vendre les terres en spéculant. Christian, qui travaillait en association avec son neveu Mikaël, décide à 60 ans de tout vendre au plus offrant (les prix flambent et les investisseurs affluent), et tant pis s’il liquide le patrimoine familial que le neveu n’a pas les moyens d’acheter. Exit la solution du fermage, Mikaël ira louer ses services pour compléter le revenu de ses deux hectares personnels. C’est que Christian, issu d’une famille de petits agriculteurs, a pour la première et dernière fois (puisqu’on est au bout de la saga familiale) la possibilité de faire un coup, d’accéder à la « richesse ». Ce besoin de vendre, de réaliser le maximum d’argent, où prend-il sa source ? Mais dans le besoin, dans la soif de la seule chose qui est vraie dans ce monde : le besoin d’acheter, de consommer, d’exposer publiquement sa « richesse ». Pour Christian, ce sera un appartement à La Grande-Motte et un petit bateau à quai sur la marina, histoire d’étaler aux yeux de tous sa retraite dorée. Et pour lui tout seul, au bout du compte, une insatisfaction profonde.

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.






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