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CQFD N°058


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

LULU

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


LE MOIS DERNIER, je vous racontais comment l’usine, depuis plus de six mois, connaissait une embellie. Eh bien voilà qu’on en arrive déjà au bout, semble-t-il. Mais de tout ça je vous en parlerai sans doute à la rentrée. Les choses seront peut-être plus claires. En fait, je voulais vous parler de Lulu. Lulu était un élément incontournable de l’usine, il est parti en préretraite il y a quelques mois. Lulu travaillait au service expédition de l’usine, là où le boulot est assez dur, assez physique. Il représentait le prolo de base comme la direction de l’usine nous déclare qu’il n’en existe plus. Lulu était plutôt tendance obèse. Son embonpoint le faisait même surnommer Obélix par plus d’un. Il était aussi un militant de la CGT et du parti communiste, appliquant à la lettre les injonctions du Parti ou de la Confédération en mélangeant souvent les deux.

Délaissant la rédaction des tracts, il était plutôt celui sur lequel on pouvait compter pour tous les problèmes techniques. S’il était décidé d’un rassemblement devant les portes de l’usine, “je m’occuperai du barbecue et des merguez” ; si on devait prendre le camion-sono, “à l’intérieur, je vendrai des casse-croûte et des bières”. Lorsqu’on montait à Paris pour manifester devant le siège de Total, il était toujours en première ligne, parce que, rien qu’en s’approchant, le vigile qui lui faisait face préférait reculer de peur de mourir étouffé. Et comme ça, et souvent grâce à Lulu, on pouvait débouler dans les locaux de nos décideurs. Une fois dans les lieux, Lulu ne s’arrêtait pas là, il se dirigeait instinctivement vers la cafétéria d’entreprise : “Aujourd’hui, c’est gratuit pour nous. On est les plus forts”,disait-il en entraînant les manifestants derrière lui. Seulement,avant de passer aux caisses sans payer, à le voir entasser deux plats du jour, trois desserts et des dizaines de tranches de pain, il coupait l’appétit à certains. “C’est gratuit, alors j’en profite”, donnait-il comme seule explication. Si Lulu mangeait énormément, il ne buvait que du Perrier ; la bière et le vin, il avait déjà donné jadis. Pareil pour les vacances, il n’utilisait ses congés payés qu’au mois d’octobre, lorsque la fête foraine s’installait sur les quais de Rouen, pour aider son cousin à tenir le stand de croustillons, gaufres et crêpes.
Ça aurait pu durer comme ça jusqu’à la retraite, mais il a fallu qu’un jour il pète un câble. C’était à 5 heures du mat, à la prise de poste, dans le vestiaire. Peut-être que la femme de ménage était la seule femme à lui parler, peut-être qu’elle lui a fait un grand sourire alors que ça lui arrivait rarement.Toujours est-il qu’il a cru que c’était arrivé et il s’est jeté sur elle pour tenter de l’embrasser. En plus, vu que c’était pas Brad Pitt, il y avait de quoi être épouvanté. Les cris de la jeune femme ont stoppé net Lulu, mais le mal était fait. Après son boulot, elle s’est plainte à la direction. Le DRH n’attendait que ça. S’en prendre à un militant syndical, c’était presque jouissif pour ce type. Pour autant, Lulu ne fut pas viré. Ce n’était pas un viol et Lulu s’était arrêté lorsqu’il s’était aperçu que ça ne marchait pas entre eux,mais… La direction l’a rétrogradé et a demandé au syndicat de lui retirer ses mandats syndicaux, “Ce sera une véritable punition pour lui”, a dit le DRH. Ce que la CGT fit, d’autant que les copines militantes appuyaient cette décision. Ensuite Lulu est resté dans son coin, les trois dernières années de son boulot. Sans se montrer, sans faire parler de lui et boudant même ses anciens camarades syndicaux qui l’avaient évincé, ce qu’il ne comprenait pas.
Maintenant qu’il est en retraite, il a repris ses activités au syndicat, à l’Union départementale. Là,il est homme à tout faire, conduit le camion-sono, assure l’intendance et on le voit dans les manifs, arborant sur son gros bide des dizaines d’autocollants,badges et autres. Que faire ? s’interrogeait Lénine ; on reprend de la purée, lui répond Lulu.

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.






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