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CQFD N°058


FIN DU « PLUS CÉLÈBRE SOUK MARSEILLAIS »

LE FEU ET LA FOLLE RUMEUR

Mis à jour le :15 juillet 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

Le Marché du Soleil, sorte d’exil rétréci mais encore proche de l’ancien bazar de Belsunce, est « parti en fumée ». L’hypothèse de l’acte malveillant est sur toutes les lèvres. L’à-propos de cet incendie est en effet troublant. Du côté des promoteurs de l’entreprise de reconquête urbanistique baptisée Euroméditerranée, M. le maire en tête, c’est opération « cache ta joie ».

IL Y A RUMEUR ET RUMEUR. Ces derniers jours, La Provence s’est fait l’écho de celle qui accusait des Roumains d’enlever des enfants pour se livrer au trafic d’organes. « La folle rumeur » a quand même abouti à une tentative de lynchage de trois Roms dans la cité de la Bricarde, sans que le quotidien régional ne fasse le moindre mea-culpa pour avoir colporté ce buzz empoisonné. Il a refait sa une sur le sujet en pointant cette fois la bêtise du populo…
Et puis il y a la rumeur sur les causes de l’incendie du 18 juin au soir, qui a détruit la quasi-totalité du Marché du Soleil, dans le quartier de la Porte d’Aix. Elle dit que ce n’est sans doute pas un accident. Mais là, La Provence n’y est pour rien. Seule une certaine sagesse populaire s’est chargée de diffuser le doute. Le quotidien le plus filandreux de France s’est borné à un appel de une tout en jubilation contenue : « Le Marché du Soleil part en fumée ». « Le plus célèbre souk marseillais n’existe plus », tranche-t-il, alors que les pompiers s’activent encore et que les enquêteurs attendent, la patte levée.
Et la rumeur court, désabusée, peinée, amère. Elle dit que les pompiers ont mis quarante minutes pour parcourir les 300 mètres qui séparent leur caserne des lieux du sinistre. Elle dit, accoudée au comptoir du bar du coin, que c’était couru d’avance, qu’« ils veulent les renvoyerchez eux”, dans les quartiers Nord, loin… »
Le Marché du Soleil, c’était entre 130 et 150 échoppes amassées dans d’anciennes écuries, un chaleureux labyrinthe oriental où l’on avait caché,depuis 1989, l’ébullition du bazar à ciel ouvert que mairie et chambre du commerce (CCI) ne voulaient plus voir sur le cours Belsunce, en plein centre-ville.Depuis, c’était « un ghetto économique », d’après un commerçant. « Le marché des pauvres », d’après une cliente. « Un poumon pour le quartier », selon Miloud Boualem, conseiller municipal PS du 1er secteur. On regrette déjà le joyeux brouhaha de cette caverne d’Ali Baba, qui nous faisait basculer d’entrée dans un autre continent. Le Caire ? Damas ? Tanger ? Les clients et les curieux venaient de loin pour se plonger dans ce trop-plein d’objets bon marché et de palabres rigolardes.
Chameau, ancien légionnaire et client du Triomph, a sa petite idée : « C’est sur le périmètre d’Euroméditerranée, même si l’incendie est accidentel, ça les arrange bien ! » Le pourtour de la Porte d’Aix, entre hôtel de région, gare Saint-Charles et entrée de l’autoroute Nord, est un territoire à conquérir. « Il faut que, comme convenu, le préfet donne des instructions pour frapper un grand coup. » Ainsi fanfaronnait en 2002 Maurice Di Nocéra, conseiller général des Bouches-du-Rhône, en désignant les ambulants du « marché des voleurs » qui squattait la place Jules- Guesde. « Cette sorte de bal permanent des tire-laine […] dégradait l’image de la ville », grimaçait Le Figaro une semaine auparavant. Calfeutré bien à l’ombre à deux pas de là, le Marché du Soleil ne dégradait pas l’image de la ville, mais occupait 5 000 m2 de terrain convoité (un hôtel de luxe devrait être construit de l’autre côté de la place, une fois résolu le sempiternel problème des ruines grecques qui affleurent à la moindre excavation) et attirait une population méprisée. Messaouda regrette que, lors d’une enquête effectuée dans le quartier par RESF en vue de mettre en place un dispositif antirafle, aussi peu d’habitants se soient sentis concernés. « Aujourd’hui, ils se rendent compte qu’eux aussi, même s’ils ont des papiers, sont indésirables. »
Vendredi 20 mai au matin, soit plus de 36 heures après le départ de l’incendie, les pompiers font encore couler l’eau à flots, qui s’échappe en cascade par les deux portes d’entrée du marché,sous l’oeil obtus d’une patrouille de police. Une petite foule observe l’opération de « sécurisation ». Selon La Provence, des risques d’effondrement de la charpente empêche les enquêteurs de bosser. « Le bâtiment pourrait continuer à se consumer au moins jusqu’à demain », prophétise le journal. Trois agents EDF s’affairent autour d’un tableau électrique de chantier, posé sur le trottoir. Bien qu’il ne présente aucune trace de coup de chaud, la presse le jettera en pâture comme possible origine du sinistre. Dubitatifs, des riverains filment avec leur portable, « pour essayer de comprendre ».
Dans le café d’à côté, une première assemblée de commerçants cherche un nom pour leur association. Faut-il se dire victimes ou simples sinistrés ? À demi-mot, la question est de savoir si on met le doigt sur un éventuel acte criminel, ou s’il faut faire profil bas, se contenter de demander des aides et un relogement rapide. Aucun représentant de la mairie ni de la CCI n’a daigné se déplacer. On se souvient de ce rapport d’experts qui, dès les années 80, déplorait l’envahissant « commerce arabe ». Drôle de chambre de commerce, qui inquiète de la vitalité du commerce… Refoulé du centre, le « souk » s’était réfugié ici. Où vat- on l’expédier maintenant ? Une petite phrase de Jean-Claude Gaudin lorsqu’il était prétendant au trône revient à la mémoire : « Le quartier d’Aix est un véritable quartier arabe. Si un jour j’ai le moyen de faire quelque chose à la mairie de Marseille, je le ferai ». [1]
Finalement, La Provence lâche le morceau sous forme interrogative  : « Accident ? Acte de malveillance au cœur d’un périmètre d’Euroméditerranée souvent victime de sinistres ? » « À qui profite le crime ? », demandait un badaud ce matin-là. La rumeur n’est pas toujours imbécile.

Article publié dans CQFD n°58, juillet 2008.


[1] Les citations de Gaudin et Di Nocéra sont tirées de La Ville-sans-nom, Marseille dans la bouche de ceux qui l’assassinent, Bruno Le Dantec, Le Chien rouge, 2007.





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