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CQFD N°059


L’ÉCOLE DES CERVEAUX DISPONIBLES

ÉLÈVES À LA CHAÎNE

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Karim Waldorf.

Retour aux fondamentaux : valeur-travail, discipline et élitisme. C’est sur le formatage des élèves que se concentrent les efforts de nos patrons et gouvernants dans le vain espoir de repousser le moment où ils se prendront un coup de pied… dans leurs fondamentaux.

« NOUS NE BÂTIRONS PAS la même société selon que nous déciderons ou non que l’école est d’abord un lieu de transmission du savoir avant d’être un lieu de contestation de la société. » Car « l’idéologie qui a imposé partout le relativisme intellectuel et moral », y en a marre ! Il faut revenir à « l’école du respect, où les élèves se lèvent quand le professeur entre dans la classe », déclarait Sarkozy dans son discours de campagne du 3 février 2007, oscillant entre fantasmagories – si l’école incitait à la contestation, ça se saurait ! – et flagornerie – il promettait l’augmentation du salaire des enseignants. Effets d’annonce, déclarations tonitruantes et simagrées – comme celle, ridicule, concernant la « décision » d’enseigner dorénavant l’histoire de l’esclavage alors que le sujet est déjà dans les programmes depuis 2002 –, participent tous du fameux projet de rupture – ou de renaissance – badigeonné de ce fumeux concept qu’est « l’égalité des chances » dans le cadre de « l’entreprise France ». « Il s’agit là d’une énorme tromperie. […] Les élèves n’arrivent pas à l’école tous de la même manière. […] Le droit à l’école ne saurait être réduit à une chance. […] Apprendre n’est pas une chance, c’est un droit », dit Christine Passerieux, conseillère pédagogique et membre du Groupe français d’éducation nouvelle. Dans l’enseignement du premier degré, l’heure est à l’alourdissement des programmes de mathématiques et de français, assaisonné d’un doigt de langue étrangère,dans le même temps où la semaine se voit écourtée et l’enseignement de l’histoire, de la géographie, des sciences et de l’éducation artistique remisés comme disciplines secondaires. S’agit-il d’une mise à l’écart de la culture générale suspectée d’être le ferment d’un redoutable esprit critique, s’interrogent de nombreux chercheurs et enseignants, qui n’hésitent pas à évoquer un retour aux programmes de 1923, mis en place dans un climat particulièrement réactionnaire [1].
Selon Rémy Brissiaud, maître de conférences en psychologie cognitive, ces programmes « invalident, notamment dans le domaine des mathématiques, une centaine d’années de recherches scientifiques et de pratique des instituteurs dans les classes ». Entre l’instituteur qui devrait être, selon Gilles de Robien, prédécesseur de Darcos au ministère de l’Éducation nationale, « un moniteur d’auto-école qui doit montrer sur quelle pédale appuyer » et les « évaluations bilans  » des enfants de 7 à 10 ans, on transforme la pédagogie en apprentissage du code de la route pour dociles consommateurs mécanisés. Les stages de « remise à niveau » pendant les vacances, associés aux deux heures hebdomadaires de soutien, emballés dans un amas de bonnes intentions, apparaissent comme une roue de secours officialisant l’existence d’une école à deux vitesses, où le temps de classe n’est plus le même pour tous. Philippe Meirieu, universitaire en sciences de l’éducation, précise : « Il y a un vrai projet cohérent derrière tout cela. […] Il s’agit d’une mise en concurrence des établissements scolaires. […] Dans l’enseignement comme ailleurs, l’État est réduit à une activité de contrôle qui ne concerne que l’affectation de moyens,et qui les diminue dans une logique budgétaire et comptable, avec une vision à très court terme de l’éducation et de l’enseignement sans calculer le coût social de l’échec scolaire. […] Tous les objectifs se réduisent à la diminution des coûts [avec] le pari insensé que la mise en concurrence des personnes et des écoles va réussir à compenser le désinvestissement de l’État. Car, pour eux,ce qui garantit la qualité, c’est la concurrence.Pour eux,il n’y a pas de différence entre la fabrication de chaussures et celle d’élèves. »
Assommés par la réduction du nombre d’enseignants – plus de 11 000 – les syndicats majoritaires se sont estimés curieusement satisfaits de voir, après négociations, repoussée d’une année une partie de la suppression des postes. Méfiantes vis-à-vis des lycéens et ignorantes du niveau de critique et de ressentiment chez les profs et les parents, les bureaucraties syndicales ont préféré signer plutôt que subir une faible mobilisation. À la suite du mouvement qui s’était développé depuis avril, à partir de la Loire-Atlantique et de Paris, des parents et des enseignants s’étaient retrouvés et avaient occupé de nombreux bâtiments administratifs. La Nuit des écoles, le 13 juin, avait été l’apogée de cette résistance. On a pu voir alors l’esquisse d’une école grande ouverte au coeur de son propre quartier : une tentative de reprise d’un « bien commun ». Philippe Meirieu continue : « Derrière des mesures qu’on nous présente comme exclusivement techniques, il y a un véritable projet de société,celui de la loi de la jungle. C’est l’abandon de la notion de bien commun. » La question centrale est donc celle-ci : « Il faut continuer à se [demander] quel monde allons nous laisser à nos enfants, mais aussi quels enfants allons-nous laisser au monde : des enfants formés à la loi de la jungle,à la concurrence, habitués à piétiner les autres, formatés à l’idéologie du maillon faible ? Ou des enfants solidaires, capable de penser avec les autres ? »

Toutes les citations sont extraites des vidéos visibles sur http://regardeavue.com/lecoleestfinie

Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.


[1] Les milieux de la recherche pédagogique s’interrogent sur les personnalités ayant participé à l’élaboration de ces nouveaux programmes. Certains ironisent sur l’existence d’un cabinet secret. À croire que les concepteurs de l’affaire ont simplement fait appel à leur seul « bon sens »…





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