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CQFD N°059


HISTOIRES DE SAUTE-FRONTIÈRES

UN BEAU FROMAGE ET UN MINISTRE

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Christophe Goby.

Une opération anti-géorgienne dans le Cantal a eu lieu fin 2007. Histoire d’une ferme encerclée par la maréchaussée du ministre auvergnat, Brice Hortefeux.


LE CANTAL A BEAU ÊTRE DÉPEUPLÉ et perdre ses gares et ses hôpitaux,il ne l’est pas encore de gendarmes qui ont su ranimer la petite ferme de la Barreyri, chez Michel et Françoise Ters en novembre 2007. Le cantal,on y fait du Bleu au pays des vaches rouges dans cette verte Auvergne où,comme l’écrivait Vialatte,on produit « des ministres, des fromages et des volcans. »
À l’entrée de la propriété, un panneau vous accueille : « Non aux OGM. » Si les génétiques sont indésirables, les Géorgiens, eux, sont les bienvenus. « Je devais aller chez le dentiste,il était neuf h moins le quart : je sors de la maison et je vois des flics partout ! » commence Françoise avant que de se remémorer cette peur bleue qui l’a saisie ce 27 novembre. « C’était la première fois, j’avais peur tellement il y en avait partout ! », avance Françoise comme un jardinier devant une invasion de doryphores sur le carré de patates. Membre de Peuple et Culture, elle organise des soirées ciné-club à la ferme et, avec Michel, ils font parfois venir des artistes.Lui,fils d’agriculteur, a repris la ferme en 1980. Atteint d’une « scolarité laborieuse », comme il le raconte spontanément, Michel a d’abord possédé quelques chèvres et une dizaine de vaches dans ce sud Cantal entre Aurillac et Figeac, une région de moyenne montagne où il cultive 15 ha. Puis, il y a quelques années, il est devenu paysan boulanger. Un changement dans sa vie pour se donner le temps de vivre. « C’est super à faire, surtout les variétés anciennes ; la symbolique du pain, ça plaît aux gens. »
Faire du pain, ne serait-ce qu’un jour par semaine, cela reste dans les normes. Mais héberger des exilés d’un État minuscule du Caucase, cela n’est plus de la même eau. À l’époque, la Géorgie est aussi connue par la diplomatie française que le Cantal l’est de Tbilissi. Alors, quand le réseau RESF leur demande de prendre chez eux deux Géorgiens menacés de reconduite à la frontière, la famille Ters accepte sans trop se rendre compte des implications ultérieures. D’ailleurs pour Michel, la Géorgie c’est avant tout le pays natal de Staline et il est plutôt bonhomme quand il raconte les événements  : « À l’époque je ne suis pas impliqué, révolté tout au plus par la condition faite aux sans-papiers ». L’entente devient vite cordiale entre Tenguiz, qui fut chauffeur d’un leader d’opposition géorgien et Michel, à qui il prête la main. Du coup lui et son fils Zurab restent plus longtemps que prévu dans « le meilleur des mondes ». « Tenguiz prend un petit bout de place » et ils restent tout l’été. C’est d’autant plus facile sur l’exploitation que beaucoup de gens passent à la ferme où Michel écoule aussi son pain en vente directe. « Les gens du coin croient qu’on est plusieurs milliers. » « Arrive une nouvelle loi en septembre 2007 et, nanti d’une belle naïveté, je me dis que s’il possède un contrat de travail, il obtiendra une carte de séjour. » continue Michel qui s’adresse même au député local, M.Bony, qui écrit derechef au préfet du Cantal en lui demandant d’examiner avec bienveillance ce cas. « Déclarez-le à la MSA (Mutuelle SocialeAgricole) », me dit-il « Et moi, toujours crédule, j’engage Tenguiz le 24 septembre. »
« Le nouveau député Bony, suppléant de Marlex, se fera taper sur les doigts pour cette initiative », me confie Étienne, militant des sans-papiers sur Aurillac et ami de la Barreyri. « Les RG avaient pourtant dit qu’il n’iraient pas les chercher. On s’attendait pas à ça. »
Conséquence : c’est un coup de tonnerre quand « le 27 on voit débouler 38 flics pour arrêter Zurab, Tenguiz et moi », explique Michel. Les deux Géorgiens dorment alors dans la grange mais, à l’approche des gendarmes, Zourad déclame : « Si vous montez, je me taille les veines. » La soldatesque est embarrassée et téléphone en haut lieu pendant que Françoise, elle, prévient le réseau RESF. Comme la situation est bloquée, Clermont-Ferrand envoie « deux négociateurs ». Ces deux liquidateurs, « des flics psychologues » parviennent à débloquer la situation à 15 h 30. Autrement dit à faire abdiquer les deux sans-papiers. Le samedi suivant, 400 personnes manifestent pour la libération des Géorgiens à Aurillac ; plus tard encore, une rencontre avec Brice Hortefeux, le ministre de l’Identité nationale en visite à Rouget, village qui a connu son heure de résistance avec Bernard Cournil, un maquisard cantalou,ne changera rien. Il leur répond en substance que, rentrés illégaux,ils doivent retourner en Géorgie et suggère, tout en se lavant les mains pour la quinzième fois de la journée,que rien n’empêche la famille Ters de les faire revenir. Quant on connaît le prix d’une expulsion, on est dubitatif et on se perd dans le labyrinthe administratif comme l’a constaté Michel : « Il faut cravacher à la préfecture ! » Reste aussi à monter des dossiers quand une administration vous renvoie à une autre. Et pour employer un étranger, « il faut d’abord chercher localement.  » « Ils me tannent le cul sur cette histoire de travail illégal, alors que j’aurai tout fait pour déclarer mon salarié ! » raconte-t-il après sa journée passée en gendarmerie. Le procureur abandonnera d’ailleurs les poursuites un mois plus tard. Étienne pense que cette histoire illustre l’absurdité de la politique menée en matière d’immigration. Localement, la préfecture a agi avec précipitation et, chez les militants, on évoque le zèle de quelques fonctionnaires très à droite.
Michel parle de situation « sidérante » et Françoise s’inquiète des moyens mis en œuvre pour arrêter deux personnes dans un des départements les plus dépeuplés de l’Hexagone.
En fin de compte, Tenguiz, qui avait été expulsé en décembre avec son fils, est revenu le 10 juillet en France, dans cette terre de résistance qu’est le Cantal. Il attend un visa étudiant pour son fils. Pour lui, cet exil n’est que temporaire. Il compte bien rentrer chez lui un jour : « Je reste jusqu’à ce que ça redevienne calme. Je veux oublier ma vie d’avant. »
Si les Russes atteignent le Cantal, il se peut que la politique française change envers les Géorgiens.

Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.






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