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CQFD N°059


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

LIBRE ESPRIT ES-TU LÀ ?

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Anatole Istria.


AU MOYEN ÂGE, les hérésies incarnent le seul mode de négation de l’ordre féodal. À partir du XIIIe siècle, le mouvement du Libre-Esprit s’étend comme une lame de fond libertaire. Comme les austères Cathares, les Frères du Libre-Esprit prêchent la pauvreté volontaire,le mépris des biens terrestres et le refus d’obéissance à l’Église romaine. Mais, contrairement à ces culs serrés, ils refusent l’abnégation et le renoncement aux plaisirs de la chair en prônant plutôt une émancipation totale des corps.
En 1200, les prédications de Joachim de Flore prophétise l’imminence d’une nouvelle ère : « Le premier temps a été l’obéissance servile, le second la servitude filiale, le troisième sera la liberté… Le premier a été la crainte, le second la foi, le troisième l’amour. Le premier a été l’âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui des amis. » Inspirés par cette bien belle promesse d’un âge d’or égalitaire, Almauriciens, Bégards et Béguines, Lollards, Fraticelles, Picards et autres Turlupins vont propager la doctrine du Libre-Esprit des Flandres à la Rhénanie jusqu’en Italie du nord. Ces confréries remettent non seulement en cause les dogmes de l’Église, mais, par une audacieuse équation, s’affranchissent de la religion même. « Dieu est d’une manière formelle tout ce qui est, disent-ils, l’âme parfaite est Dieu. » C’est d’une simplicité biblique, Dieu est partout et si je sens Dieu en moi, je suis Dieu. Pour atteindre cette perfection mystique, les subtils en esprit doivent passer par plusieurs épreuves initiatiques, de l’ascèse à l’illumination. Une fois atteint une sorte d’extase – on ignore à quoi ils se défonçaient –, le « parfait » réintègre l’âme dans « l’état d’innocence originelle », celle du paradis avant qu’Adam et Ève en fussent bannis. Dans Le Miroir des simples âmes, écrit par Marguerite Porete (qui fut brûlée en 1310 à Paris), on peut lire : « l’âme qui s’est anéantie dans l’amour de Dieu, peut accorder à la nature tout ce qu’elle désire, sans éprouver aucun remords ». En clair : fais ce qu’il te plaît. Au terme de l’illumination, il n’était pas rare qu’un adepte du Libre-Esprit prétende ne plus du tout avoir besoin de Dieu.
En 1310, l’évêque de Strasbourg décrit leur doctrine afin de la dénoncer au pape : « L’état de perfection dispense de la prière et du jeûne ; toutes choses sont communes à tous et il leur est permis de voler ; personne ne sera damné, ni les Juifs, ni les Sarrazins. Ils disent qu’ici-bas, l’homme peut être aussi pleinement heureux qu’il le sera dans le ciel. » Foin du châtiment divin, donc. Plus de péché, plus d’enfer, ou mieux, le seul purgatoire serait de ne pas réaliser ses désirs sur terre, ici et maintenant. Ce qui offense également l’Église, c’est que les initiés revendiquent la liberté en amour et la mettent en pratique : « la fornication n’est pas un péché », pas plus que l’infidélité, le divorce, l’homosexualité ou la nudité. Faut pas se gêner…
Les adeptes du Libre-Esprit, plutôt que de s’enfermer dans des pratiques sectaires, propagent leur style de vie scandaleux chez le bas peuple en le persuadant de quitter son pénible labeur pour se livrer au vagabondage et à la mendicité. Les « saints mendiants » se répandent comme des poissons dans l’eau dans les villes de Rhénanie au cri de «  Du pain, pour l’amour de Dieu », formule qui sera proscrite par l’Église en 1317. Bégards et Béguines – beaucoup de femmes adhèrent à ce mouvement égalitariste – habitent des maisons communautaires, fuient tout travail manuel, portent de longues tuniques rouges ornées de grands capuchons, se livrent à de joyeuses sarabandes érotiques, etc. Dès le début du XIVe siècle, l’Inquisition pourchasse et brûle les initiés,mais le Libre-Esprit continue à déployer un empire invisible durant quatre siècles…
En 1545, Calvin évalue leur nombre à 10 000 dans le Brabant et les dénonce dans son traité Contre la secte phantastique et furieuse des Libertins qui se nomment Spirituels. En 1640, on retrouve encore leur influence parmi les courants égalitaires de la Révolution anglaise, chez les Ranters ou les Divagateurs. Avec la propagation du Libre-Esprit s’opère un renversement de perspective philosophique qui va contribuer à placer l’homme au-dessus de toute soumission, de toute force extérieure à lui-même. C’est aussi l’émergence d’un mouvement dont la formule magique de 68 « Vivre sans temps mort et jouir sans entrave » résonne comme l’écho le plus proche.

À lire :

- Raoul Vaneigem, Le Mouvement du Libre-Esprit (1986), Éd.L’Or des fous, 2005.

- Yves Delhoisie, George Lapierre, L’Incendie millénariste, Os Cangaceiros, 1987.

Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.






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