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CQFD N°059


MA CABANE PAS AU CANADA

LE LAVE-VAISSELLE

Mis à jour le :15 septembre 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

Célébrer un lave-vaisselle ? Fût-t-il un Bosch, quelle idée étrange ! C’est sûr, les austères décroissants comme les solitaires de l’achat compulsif n’y entraveront couic. Et pourtant, autour du robot, c’est bien un sentiment humain qu’on a fêté ce jour-là !

Il ne manquait plus qu’une fanfare tzigane pour que la fête soit 100 % païenne. En embuscade, une trentaine de copains jubilaient à l’avance de la tête qu’allait faire Soussou. Tous ceux qui avaient participé à la tontine n’étaient pas là, mais il y avait du beau monde : des vieux copains, les bons voisins, les enfants des voisins, les maçons volontaires,un plombier bénévole, un Romain, des Auvergnats et une Sévillane. Le chantier était en suspens. Chantal avait entraîné la victime du traquenard jusqu’à Alès, sous prétexte d’y choisir le carrelage de la cuisine. Qu’on se rassure, il ne s’agissait pas de s’incliner superstitieusement devant la brillance de l’objet neuf, mais de fêter son acquisition collective. Tontine : le mot est africain, mais la pratique universelle. Une caisse commune – et secrète – avait permis l’achat de l’engin. Un petit mot accroché à l’emballage éclairait d’un jour pragmatique le complot : « Pour que tu puisses continuer à nous régaler sans t’épuiser… », y déclarait-on en substance. Il faut dire que le sens de l’hospitalité n’est pas la moindre des qualités de la maîtresse de maison. Ici, la table est toujours ouverte. Comme d’ailleurs la yourte mongole, dressée dans le jardin et devenue avec le temps le centre social et la « médiathèque » qui faisait défaut aux ados du voisinage. Mais cette chaleur humaine était menacée par l’inflation immobilière. Depuis une décennie, les Hollandais volants de la résidence secondaire ont fondu sur le paysage comme une nuée de sauterelles, provoquant une flambée des prix à la vente et à la location. En fin de bail, Soussou avait galéré pour trouver une autre piaule. Elle avait dû se résoudre à acheter ce garage en préfabriqué à une Suissesse qui l’avait acquis par correspondance avant d’être déçue par la gueule de sa maison provençale… C’est qu’on est ici dans la « banlieue » d’un village gardois, entre cimetière, ateliers municipaux et maisons de pauvres en autoconstruction… À côté du garage amélioré, Soussou a entrepris d’édifier une vraie demeure, avec l’aide d’une bande de potes aux savoir-faire démultipliés par le bavardage et la démerde… Bien sûr, il y a souvent eu plus de monde pour donner des conseils que pour mettre la main à la gâchée mais, cahin-caha, l’affaire a pris fort belle tournure. À l’approche de la fin du chantier, les copains ont décidé de fêter ça par l’achat collectif d’un lave-vaisselle. Histoire de mettre la technique au service d’une pratique humaine. Et non pas le contraire.
De retour d’Alès, émue par la présence inattendue des amis (« c’est pourtant pas mon anniversaire  !… »), Soussou s’est accoudée sur la caisse d’emballage qui trônait au milieu du chantier. Tout occupée à dévisager les farceurs qui l’entouraient, elle n’a pas remarqué la masse incongrue. Silence. On savoure le moment. On regrette la fanfare. Et, dans un monde où la marchandise se désacralise dès l’instant où ce cocu de client lui met la main dessus, voilà qu’une drôle de tribu lance soudain des vivats en l’honneur d’un foutu lavevaisselle  ! La larme à l’oeil et le rire aux lèvres, on ouvre les bouteilles, on sort le pain et les fromages. Soussou, jamais sans ressources, court déjà vers le potager : « Allez, on va improviser un gueuleton !  »

Article publié dans CQFD n°59, septembre 2008.






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