Du chiffre, du chiffre et encore du chiffre !
Aucun domaine n’échappe à cette religion
du rendement, que ces chiffres comptabilisent
des marchandises ou des vies
humaines. À la fois l’un et l’autre selon
l’usage qu’on en fait, « choisis » ou clandestins,
les immigrés sont de toute façon trop
nombreux pour Brice Hortefeux. 26 000
expulsions de sans-papiers, c’est l’objectif
que s’est fixé le ministre de l’Immigration
et de l’Identité nationale pour 2008. Et dans
cette course au chiffre, la Cimade joue les
grains de sable.Aussi a-t-il décidé de la neutraliser
en faisant de la rétention administrative
un marché public,avec appel d’offres
ouvert à toutes personnes morales, division
en lots et libre-jeu de la concurrence,le tout
saupoudré pour les soumissionnaires d’une
obligation de confidentialité.
Depuis 1984, la Cimade est la seule association
habilitée à intervenir dans les
centres de rétention pour informer de leurs
droits les étrangers retenus. Elle leur
apporte également une aide juridique et
rend publique la situation dans les centres,
par le biais, entre autres, d’un rapport
annuel. Mais le véritable problème est
ailleurs. Dans son ivresse à satisfaire son
électorat et ses obsessions,le gouvernement
a fait exploser tous les chiffres de la rétention
depuis 2003:construction de nouveaux
centres (il y en avait 13, ils seront 30 au
1er janvier 2009, soit 77% de places supplémentaires),
augmentation du nombre de
retenus (de 17 000 personnes à 35 000),
allongement de la durée d’enfermement
autorisée de 12 à 32 jours. Tous les chiffres,
sauf un, le taux d’expulsions. Un sanspapiers
sur deux finit par être libéré, faute
de pouvoir être légalement reconduit.
Parfois, c’est le pays d’origine qui refuse de
reconnaître un ressortissant ou de délivrer
un laissez-passer,mais dans 30 à 40% des
cas, la remise en liberté est le fait du juge. Et
c’est bien évidement la Cimade qui
conseille, monte les dossiers, exerce les
recours devant les tribunaux, trouve les traducteurs,
bref, garantit l’accès aux droits des
étrangers, quand les avocats sont, hormis
quelques précieux engagements personnels,
commis d’office et ne rencontrent leurs
clients qu’une vingtaine de minutes.
Cette expertise juridique, la Cimade est quasiment
la seule à l’avoir. Et si elle a fait savoir
qu’elle n’était pas contre travailler en partenariat
avec d’autres associations, certaines
n’ont pas vraiment la même vision
de leur mission. L’Ordre de Malte, par
exemple, qui entend « ne pas mettre le juridique
en avant, mais plutôt l’humanitaire
pour que les gens rentrent chez eux dans des
conditions décentes et avec dignité [1]. » Ou
encore l’Aftam, spécialisée dans l’hébergement
social,qui annonce clairement la couleur
: « On met les textes en musique, point à
la ligne. Nous proposerons sans doute l’ouverture
d’une permanence d’information sur
les sites où sera distribuée la documentation
fournie par le ministère1 ». La charité plutôt
que la justice,voilà qui devrait plaire au bon
chrétien Hortefeux.
Réunie en assemblée générale extraordinaire
le 4 octobre, la Cimade a fait savoir
dans un communiqué qu’elle « est déterminée
à poursuivre son action de défense des
étrangers placés en rétention, mais elle
refuse le morcellement de la mission en lots
éclatés attribués à des prestataires de service.
Elle demande au ministre de l’Immigration
de modifier le dispositif prévu par le décret
et l’appel d’offres publiés fin août ». Pas sûr
que Brice l’entende.
Article publié dans CQFD n°60, octobre 2008.