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CQFD N°060


MARCHÉ SUR L’EAU

RAZZIA SUR LA GRANDE BLEUE !

Mis à jour le :15 octobre 2008. Auteur : Gilles Lucas.

Euroméditerranée ! Le mot est décliné à toutes les sauces. Projet d’urbanisme ? Visées internationales ? Prise de pouvoir sur les pays méditerranéens ? Chantiers et destruction de quartiers sont engagés depuis longtemps.
Il ne manquait que le label culture pour faire avaler la pillule d’une ville transformée en bastion avancé des milieux financiers, braquant leurs canons sur la rive Sud de la Méditerranée.

« C’EST QUOI VOTRE PRONOSTIC ? » avait demandé fébrilement, fin août, l’employée de la direction des Affaires culturelles de Marseille, à l’erroriste de CQFD venu chercher un dossier sur la candidature de la ville pour être, en 2013, capitale européenne de la culture. « Vous pensez qu’on va gagner ? Ça serait normal, non ? On a tout ce qu’il faut » avait-elle lâché alors que son interlocuteur, muet, passait la porte de sortie.
Et elle avait raison, la dame. Le 17 septembre, Christine Albanel, ministre de la Culture, annonce : « Le choix n’a pas été facile, mais s’est, in fine, imposé, à l’unanimité.  » Victoire, donc, et, contrastant avec l’indifférence, sinon la méfiance du commun des mortels, réjouissances dans les milieux d’affaires marseillais. Ainsi,c’est avec le « concept » de « culture » que vont être empaquetés les vastes projets qui depuis plus d’une décennie s’activent à tordre « le cœur de cette ville [qui] mérite autre chose » comme le disait en 2003 Claude Valette, adjoint au maire et délégué à l’urbanisme [1]. De fait, pour atteindre cette « autre chose », l’opération aura, manu militari, exigé plusieurs phases, passant de l’infiltration à l’établissement de bases pour finir par exposer en pleine lumière un objectif resté jusque-là disparate et confus. En 1995, la mise en place du projet urbain Euroméditerranée, qui se propose d’agrandir le centre-ville en effaçant cinq quartiers, envoie des « troupes au sol » –bulldozers et agents immobiliers– afin de donner un caractère irréversible à l’entreprise en commençant par dégager le terrain. Programmes de destruction, abandon de zones entières,incendies opportuns,friches,terrains vagues, déplacement des habitants camouflés en opérations de réhabilitation se répandent dans les quartiers longeant les infrastructures historiques du port autonome, au nord du centre-ville. Coordination ou coïncidence ? L’offensive a lieu au moment même où les états-majors politiques et économiques élaborent le Processus de Barcelone (dit aussi partenariat Euromed) à l’initiative de l’Union européenne et de pays du Maghreb et de Méditerranée orientale [2]. Cible visée : l’instauration d’un marché de libre-échange en 2010, en adoptant clairement une perspective libérale.

La logistique s’installe

La Banque européenne d’investissement, institution financière de l’Union européenne, décide, en 2002, de créer un nouvel organisme bancaire destiné à « aider au développement économique des pays partenaires méditerranéens ». Son nom : la Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat. Son but –ou la contrepartie exigée : encourager la modernisation des économies des pays méditerranéens en axant leurs activités sur ces deux domaines prioritaires que sont l’appui au secteur privé et la création d’un environnement favorable aux investissements. De quoi combler d’aise le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, membre de ce cercle intime de conseillers de Georges W. Bush, avec Paul Wolfowitz, Richard Perle, Dick Cheney ou encore Donald Rumsfeld. Dans la cité phocéenne, Ubifrance, agence publique pour le développement international des entreprises, prend ses quartiers,suivie de Anima Investment Network, réseau d’agences de promotion des investissements du pourtour méditerranéen. En 2004, la Banque mondiale –justement, l’Organisation des nations unies pour le développement industriel [3] et l’Organisation internationale des migrations [4] ouvrent leurs succursales dans la villa Valmer – « parfait symbole des ambitions de la bourgeoisie marseillaise », dixit la municipalité – juste audessus de la bien nommée anse des Faux- Monnayeurs. Dans leurs cartons : développer une plate-forme d’expertise et d’investissement en direction des pays du Sud, affublée du très méridional et multicu nom d’Euromed-Center. De l’autre côté de la ville,les habitants de la rue de la République, compris dans le périmètre d’Euroméditerranée, s’affrontent dorénavant au fonds de pension américain LoneStar. Les baux n’y sont plus renouvelés, les installations dégradées. (cf.CQFD n°19). On chasse, on prend prétexte de la construction du tramway pour nettoyer les quartiers, on rêve d’une artère de luxe à la mesure d’une néo-population aisée. Sur le port, on démantèle progressivement le statut des dockers et des grutiers, afin de pacifier un espace qui,devant sortir juridiquement du domaine maritime, sera mis à la disposition des investisseurs privés (cf. CQFD n°56) et de leurs grandioses projets (hôtels haut de gamme, tours miroirs et autres marinas).

Nouveaux coups d’accélérateur

En 2007, Sarkozy relance le processus de Barcelone qui prend dorénavant le nom d’Union pour la Méditerranée (UPM). Les milieux d’affaires allemands, par l’intermédiaire de leur employée Angela Merkel, frémissent à l’idée de voir leur hégémonie sur l’Europe mise à mal.Fins connaisseurs des tambouilles politiques,ils y perçoivent une volonté de suprématie sur la Méditerranée.D’autant que des rumeurs circulent sur le fait que le projet français s’inscrirait dans la fumeuse « doctrine Bush » qui préconise la création d’un « Grand Moyen-Orient » vidé de toutes spécificités régionales, destiné à être une nouvelle aire de jeux et de désastre pour les fonds d’investissements, et dont Sarkozy convoîterait une part du gâteau en Europe.
Vendredi 4 juillet. Impossible, à la nuit tombée, de circuler dans le centre-ville de Marseille. Contrôles, barrages de police, rues bloquées. Sans publicité,une « zone rouge » s’est installée afin de bloquer d’éventuelles protestations et laisser libre circulation aux 4000 entrepreneurs méditerranéens et européens, aux quarante et un ministres et aux dirigeants du Medef venus participer au « Med Business Days » afin de « porter la voix de l’économie dans le cadre du projet de l’Union pour la Méditerranée. » Emporté par la grandiloquence qui sied à ce genre de symposium, dont l’objet est d’abord de se compter, Stephan Brousse, chef du patronat local, s’épanche entre potes : « On veut mailler le territoire pour s’enrichir. » Laurence Parisot s’amuse d’un « le monde méditerranéen est par essence le monde de l’échange. Nous, les entreprises, nous sommes au coeur de l’échange. » Et dans l’élan, basta les arabesques diplomatiques et le « écrire ensemble notre histoire commune sur un pied d’égalité entre le Nord et le Sud » comme avait dit le marchand de tapis Sarko ! « Il y a une évidence naturelle pour que Marseille soit le centre de ce grand projet d’Union pour la Méditerranée », proclame le patron des patrons du coin. Marseille, poste de commandement méditerranéen des investissements et des orientations des pays environnants ? Voilà qui est en adéquation avec la déclaration d’intention de ces journées patronales : « Porter une ambition économique concrète, faire de Marseille la capitale de la Méditerranée et le « Hub » du business euro-méditerranéen. »
Mais gaffe ! Attention à ne pas paraître froidement pour ce qu’ils sont, assoiffés de richesses, néo-colons, détenteurs de la Vérité devant laquelle pays du Sud et autres pauvres doivent se plier. Si outre-atlantique, c’est au nom de la démocratie que se mènent les conquêtes, en Europe toujours maquillée de sa légendaire façade humaniste, c’est avec ces deux grands alibis que sont la Culture et l’Environnement que se déguisent dorénavant les ambitions, revigorées dans le cadre de l’UPM, d’une très mussolinienne Mare nostrum à la française. Laurence Parisot : « Aujourd’hui, il y a une question qui nous taraude tous : pouvons-nous sauver la planète ? Nous devons nous préparer à un objectif qui s’appelle rendre la Méditerranée propre. Ce projet est au moins aussi important que (heu, heu !) quand Kennedy a dit qu’il faut que dans les dix ans un homme marche sur la lune. » Et Stephan Brousse de conclure : « Le business est une étape, mais la finalité n’est-elle pas la culture ? » Bien sûr !

Chimères culturelles

La cité phocéenne, choisie par les prédateurs pour être la base avancée en Méditerranée du World Trade, sur la ligne de front face au Sud, prête à intervenir pour venir « en aide aux pays en difficulté  », comme dit le Fonds monétaire international, est effectivement la mieux placée pour représenter la culture d’aujourd’hui, celle qui court à la thune, formate les esprits, efface les liens sociaux et impose le décor qui va avec. Et de fait, il n’est pas surprenant de retrouver, synthèse vivante du business à la sauce culturelle, Jacques Pfister, propagandiste en chef de « Marseille-Provence 2013 », président de la chambre de commerce et d’industrie et ex-pdg d’Orangina- Schweppes [5]. En 2004, les auteurs de La Fête est finie [6] affirmaient : « Devenir capitale européenne de la culture a offert à Lille un alibi pour accélérer la transformation capitaliste de la ville. La société industrielle qui configure la ville jusqu’à la fin du XXe siècle laisse place à une ville de services administratifs, culturels et médiatiques, une ville de transactions financières qui recherche notamment dans la spéculation immobilière et la construction démesurée une rentabilité du capital. » Un tel projet était « pour cette ville une offensive. » Pour Marseille, il s’agit plutôt d’une consécration. Emballé dans le package de la culture, « dans cette ville qui pratique depuis toujours l’entente et le dialogue des cultures [etc, etc.] », le travail de fond des prédateurs devrait pouvoir s’y cacher et détourner les résistances.
Marseille, nid de nuisibles et de rapaces de la finance ? Le camouflage culturel devrait faire son oeuvre pour donner « à l’international » l’image d’une ville exubérante bien éloignée de ce qui se concocte dans le secret des cabinets d’investissements.
À moins que, cette fois plombés par « la crise de confiance des marchés », les décideurs aient les plus grosses difficultés à en finir avec une ville que Louis Fréron, proconsul de la Convention, considérait déjà en 1794 comme « incurable à jamais » [7].

Article publié dans CQFD n°60, octobre 2008.


[1] In La ville-sans-nom. Bruno Le Dantec. Éditions Le Chien rouge, 2007.

[2] Algérie, Autorité palestinienne, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie.

[3] Fondé en 1966, l’Onudi, est un organisme dont l’objectif est d’empêcher les pays pauvres d’être marginalisés dans la mondialisation.

[4] « Un partenariat actif entre Marseille et l’OIM ?[…] Comment s’opposer à la volonté de favoriser une “bonne intégration économique, sociale et humaine des nouveaux arrivants” ?[…] Sauf lorsque le souci majeur consiste à mutualiser les connaissances et les moyens pour favoriser une politique d’“immigration choisie”. À savoir, l’admission de l’étranger sur le territoire national, si, et seulement s’il répond à une double condition : celle d’avoir une utilité démontrée pour l’économie nationale et de s’engager à repartir une fois cette utilité épuisée. » Robert Bret, ancien sénateur des Bouches-du-Rhône.

[5] Avalée en 2005 par les fonds d’investissement Lion Capital, et Blackstone qui, dans les années 80, a été impliqué dans l’affaire « Iran gate ». Le fonds d’investissement est également impliqué dans des fraudes évaluées à 38 millions de dollars, résultats de magouilles financières au Mexique et en Russie.

[6] http://lafeteestfinie.free.fr.

[7] op. cit. In La ville-sans-nom. Bruno Le Dantec. Éditions Le Chien rouge, 2007.





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