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CQFD N°060


DU CÔTÉ DE CHEZ LES RUSTIQUES

LA TRANSHUMANCE À GUIBERT

Mis à jour le :15 octobre 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

C’est l’agnelage, les prés s’irisent de rouge sang avant de se tacheter de blanc. Muriel et Alain Guibert, bergers du Luberon, nous reçoivent autour d’un gigot à faire baver d’envie le plus repu des gros richards qui ont raflé toutes les vieilles pierres de la région. Ces deux-là se racontent avec humour et gourmandise.

« MON OBSESSION D’ADOLESCENT, c’était de sortir avec des filles. J’allais guincher en costume trois pièces. Après mai 68, je me suis rendu compte qu’on pouvait avoir du succès en portant des jeans, des camarguaises et les cheveux longs. Mais pour devenir hippie, il fallait lire un peu, et en lisant tu devenais gauchiste – tu commences à partir en biberine et ça te plaît ! Difficile de renier Marseille,mais entre Marx et Giono, le chemin m’a mené jusqu’ici. » Alain a grandi entre Saint- Victor et Arenc, deux quartiers populaires du littoral marseillais. Il y a frayé avec le meilleur comme le pire de la culture dockers. « Après l’école, on avait formé une espèce de communauté de sept ou huit mecs, entre 18 et 20 ans. Les filles allaient et venaient. On vivait bien, sans trop travailler. Celui qui bossait nourrissait les autres, un peu à tour de rôle. Le samedi, il n’y avait pas de vigile au Sodim d’Endoume, alors on allait faire les courses. En plus on avait une copine caissière… Tranquille. » L’accent d’Alain s’est arrondi au contact de l’arrière-pays, mais sa verve est toujours bien salée. « Un jour d’avril 1976, on allait payer un kilo d’herbe acheté à Belsunce et le dealer s’est fait gauler sous nos yeux. On a pris peur, on est venus se mettre au vert chez des potes, à côté d’ici. Deux jours après, un berger du coin m’embauchait comme stagiaire. »

Puis, après un an à l’école du Merle, à Salon, le frère du berger l’appelle. Il cherche un jeune associé et met à disposition ses pâturages. « Un de mes buts, c’était ne pas être employé toute ma vie. Mais c’était quand même lui le patron, de fait. » Finie, l’agitation marseillaise. « Ça m’a tout de suite plu. Les copains et les copines venaient me voir. J’avais l’aura de ce métier un peu mythique, ça ajoutait à mon charme. » Mumu sourit d’un air entendu. « Ce n’est pas un boulot, berger, c’est une vie », s’enthousiasme Alain. « Mais je n’ai jamais renié le passé. Les amis venaient me squatter, soi-disant pour décrocher des drogues dures… Ce qui m’a sauvé, c’est ma passion pour les brebis. À la naissance de mon petit, en 1990, j’ai arrêté la défonce. Ceux qui sont restés à Marseille ont mal fini… Sur les sept de la bande, quatre sont morts du sida. » Mumu se souvient bien : « Moi, j’ai jamais touché à ça. J’avais dix-huit ans, un papillon posé sur une fleur fanée. Je l’ai connu là-haut, dans les alpages. J’avais fait une transhumance avec une copine, depuis le Var. Quelque chose de magique s’est passé en moi. J’étais en train de regarder la porte de cette bergerie, où sont gravées les noms des bergers passés par là. Et d’un coup, j’ai senti un souffle passer derrière moi, une odeur, quelque chose de fort, humide, chaud. C’était Guibert. Je me suis tournée et là, en trois secondes, j’ai su que j’allais faire un enfant avec lui. » Alain bougonne : « Dis tout de suite que je puais ! Moi, j’ai juste su que j’allais passer la nuit avec elle ! Et ce soir-là, elle n’a pas voulu, en plus ! » Mumu, imperturbable : « Depuis on ne s’est plus quittés. Il m’a beaucoup appris. Il a cette tolérance qui peut changer le monde. Quand tu vois le bon côté des êtres humains, ça te porte. Guibert m’a appris ça. »
C’est facile de s’intégrer, dans le coin ? « Au départ, je voulais être plus paysan que les paysans. Mais j’ai vite compris que je resterais toujours marseillais. Et être étranger, ça a des avantages. Moi, si je n’ai pas besoin de me lever à l’aube, je reste au lit ! Et s’il y a un match de l’OM à 18h, je rentre les bêtes à 17h30… » Mumu ajoute : « Les voisins faisaient disjoncter le transfo pour l’empêcher de voir son match. Pour le plaisir de l’entendre hurler… On le traitait d’estranger, mais avec sympathie, parce qu’ils ont vite reconnu son travail et aussi sa générosité, la table toujours ouverte… »
En contrepoint de cette hospitalité, il y a le rapport vicié avec les nouveaux propriétaires. « On est dans le Luberon, les terres, c’est les riches qui les ont. Et comme en France la propriété est sacrée, des fois je dois faire la pute. Tu peux faire paître tes brebis mais à condition que tu laisses leur pré comme un terrain de golf. » Alain s’interrompt pour avaler son café. « L’authenticité devenant à la mode, il y a ce multimillionnaire des cosmétiques, qui vient en hélicoptère dans son mas transformé en palais, et qui me prête sa garrigue pour le plaisir d’entendre les clochettes de mon troupeau (c’est un pote à Nicolas Hulot, je l’ai vu passer récemment dans son 4X4 avec trois blondes à bord). »
Mumu nuance : « Guibert sait y faire. Surtout avec leurs femmes. À la marseillaise, il sait les charmer et leur donner ce qui manque le plus aux riches : un peu de chaleur humaine. Il fait de la pédagogie. La veuve de Cartier- Bresson se plaignait de l’aspect d’une parcelle qu’elle nous prête, un terrain de safre, dur à cultiver. On lui a montré la terre voisine de l’ex-associé de Guibert, toute “propre” parce qu’il utilise des désherbants. On lui a expliqué qu’on pourrait faire pareil, mais que tout un tas de petites fleurs sauvages allaient disparaître. Comme elle aime beaucoup les fleurs, elle a fini par comprendre…  » Guibert, patient : « Je leur dis que s’ils veulent du gazon, il faut du désherbant, mais que ça va s’infiltrer dans leur piscine… et accessoirement dans la nappe phréatique. » Mumu, songeuse : « Avant, les bergers c’était comme des Gitans, des gens libres. On était herbassiers, “ceux qui cherchent l’herbe”… »

Article publié dans CQFD n°60, octobre 2008.

Lire la suite dans CQFD n°62, décembre 2008.






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