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CQFD N°062


L’ITALIE EN MOUVEMENT

LAME DE FOND

Mis à jour le :15 décembre 2008. Auteur : Fabio Cerquellini.

Trois mois de grèves, manifs, occupations, assemblées, cours en plein air… Étudiants, lycéens et salariés, souvent méfiants envers les syndicats, se sont rejoints dans les rues. Comme une lame de fond, dans toute l’Italie. L’occasion d’occuper l’espace public et, enfin, de respirer.

JEUDI 30 OCTOBRE, une jeune prof, un carton entre les mains sur lequel est écrit « Onda anomala » [1] sort de la gare romaine de Termini. Elle est suivie par un groupe d’étudiants. La place est maintenant quasi vide après que le gros du défilé s’est éloigné. Dans le lointain, l’écho des slogans hurlés par les étudiants et les profs. Des retardataires arrivant petit à petit, la prof et la petite bande d’étudiants forment une nouvelle manifestation. Ailleurs dans la ville, au même moment, des centaines de manifestants, en provenance du Nord, venus en cars et coincés, partent à pied le long d’une des artères de banlieue menant à Rome. Au centreville, alors que la tête du cortège « officiel » rassemblant, journée de grève nationale oblige, les syndicats des étudiants et des lycéens, a déjà atteint le lieu où doivent se tenir les meetings habituels, une foule de manifestants ne réussit pas à suivre le parcours saturé de monde. Ils s’engagent dans une autre rue. Un cordon de flics anti-émeutes tente de les bloquer, mais la foule est si importante et la pression si forte qu’ils ne peuvent faire autrement que de décamper. Depuis cette brèche, c’est encore un autre cortège qui parcourt la ville. Sur la place où devait se « dissoudre  » la manif, la vraie, des profs, des lycéens et des étudiants, las de faire du surplace, se forment en une nouvelle mauvaise troupe qui décide de rejoindre un autre point de la ville. Là aussi les cordons de policiers rompent sous la pression. Loin de se disperser, c’est en fait une troisième « vague » de manifestants qui traverse la ville.

« Onda anomala », c’est ainsi que s’autodéfinit ce mouvement inondant la péninsule du Nord au Sud et qui se caractérise par sa capacité à prendre possession de l’espace public avec des assemblées, des cortèges, des cours sur les places, des sit-in, des occupations d’université, d’écoles et de gares. Et partout ce même mot : « Non, votre crise, on ne la payera pas ! » Le gouvernement veut restaurer les notes de conduite qui exigeraient d’avoir au moins six sur dix pour être admissible au bac. Réponse de la rue : « Avec la note de conduite, ils veulent nous faire taire… Écoles comme prisons, vous nous cassez les couilles… Touchez pas à l’école publique, on luttera pour la défendre ! » « Les vraies canailles sont ceux qui font ces lois qui tuent l’école ! »

Depuis des décennies, les financements pour l’école publique diminuent. De temps en temps, des lycéens et des étudiants manifestent, comme en France et dans d’autres pays. Parfois même, les médias en parlent… Mais, cette fois, même les lycées professionnels et techniques se sont sentis concernés et solidaires. Raison ou prétexte de la colère : la suppression, d’ici trois ans, de 87000 postes d’enseignants et de 44 500 postes administratifs dans les établissements scolaires publics, ainsi que la fermeture de nombreux établissements de petite taille, conséquence des massives restrictions budgétaires.

Un jeune d’un lycée professionnel explique dans un tract : « Ce gouvernement prévoit de supprimer 7,7 milliards à l’école et à la recherche, ce qui entraînera inévitablement un retour à l’époque où seuls les plus riches pouvaient se permettre d’avoir une instruction correcte. » À propos de la réforme qui prévoit dans les écoles primaires la fin du plein temps et la réduction de trois enseignants à un seul par classe, il pose la question : « Comment un seul enseignant peut-il avoir autant de compétences en histoire, italien, science, géographie, dessin, musique, mathématiques ? » Ceux des établissements professionnels n’iront probablement pas en fac, pourtant ils n’acceptent pas que les universités deviennent des instituts financés par le privé, que la recherche soit financée par les grandes entreprises sur la base exclusive de leurs propres intérêts, et qu’il y ait « une augmentation disproportionnée des frais à la charge des familles ». Si huit milliards sont soutirés à l’enseignement, seulement 300 millions le sont à l’armée et personne ne touche aux privilèges des politiciens.

Bientôt trois mois maintenant que se poursuit, dans toute l’Italie, ce mouvement plein de rebondissements. La pluie battante n’avait pas découragé la manifestation du 17 octobre qui avait rassemblé 300000 salariés, rejoints par des étudiants et des parents d’élèves. Ce fut le plus grand rassemblement jamais organisé par les syndicats de base, organisations indépendantes des centrales syndicales officielles. Et, toujours dans les cortèges, comme dans les assemblées, aucun signe d’appartenance aux labels politiques ou « institutionnels ». Juste des banderoles et des cartons artisanaux. À Rome, lors d’un cours sauvage donné dans la rue, un homme politique s’est fait éjecter parce que, selon les étudiants, il « n’était là que pour les caméras ». « Ils bloquent notre futur, nous bloquons la ville », reprenaient en choeur les 200 000 personnes qui ont défilé, le 14 novembre, à Rome. Un projet plein d’avenir…

Article paru dans CQFD n°62, décembre 2008.


[1] Expression de surfeur désignant une grande vague porteuse.





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