MISSION ACCOMPLIE pour les mal-nommés États généraux
de la presse écrite, qui ont réuni pendant plus
de deux mois à huis-clos le bedonnant Tiers-État des
patrons de presse. Cette parodie de consultation, au
sein de laquelle n’ont siégé que sept journalistes de
terrain sur cent quarante participants, devrait avaliser les projets
sarkoziens de « réforme » du système médiatique français. En 2009,
une fois les derniers obstacles à la concentration des entreprises
de presse levés, Dassault, Bouygues et Lagardère pourront bâtir à
loisir des groupes multimédias de stature internationale, servis
par des bataillons de journalistes précaires. Une AFP privatisée
refourguera une information au rabais à ses clients. Déjà, elle se
cherche de nouveaux marchés : le 13 novembre, elle annonçait avoir
signé un « accord stratégique » avec Relaxnews, agence dédiée à
l’information sur les loisirs, afin de lancer dès janvier le premier
fil mondial sur le sujet, qui aura pour devise : « Toujours plus de loisirs,
surtout par temps de crise ! »
La suppression, sans compensations financières suffisantes, de la
publicité sur les chaînes publiques va faire le bonheur de TF1,
pressée de récupérer cette manne alors que son audience s’effrite.
Demain, une télévision publique réduite à la portion congrue diffusera
en priorité les communiqués présidentiels et des spots à caractère « civique ».
Face à un tel assaut, force est de constater que la réponse n’est pas à la hauteur. C’est
en ordre dispersé que la profession fait mine de montrer les crocs. Alors que les États
généraux sont quasiment bouclés et que le vote de la loi sur la « réforme » de l’audiovisuel public est emballé, voici que tout à coup d’étonnantes
initiatives « critiques » se multiplient.
C’est Edwy Plenel qui le premier a dégainé son pistolet à bouchon.
Lui qui avait en son temps défendu l’entrée en Bourse du Monde,
découvre, depuis qu’il en a été viré, les effets néfastes de la finance
sur la presse. Avec son site Mediapart et la complicité de Reporters
sans frontières, il bidouille donc des États généraux « off », autour
desquels gravitent d’authentiques martyrs de la liberté de la presse
comme le paparazzo Alain Genestar (ancien directeur de Paris-
Match), des journalistes satirico-lèche-bottes comme Charb et
Caroline Fourest (Charlie Hebdo), des « penseurs de gôche » comme
Pierre Rosanvallon, ou encore des responsables politiques. Si ces
meetings et pétitions rencontrent un certain succès dans le petit
milieu parisien de la presse, ils soulèvent beaucoup moins d’enthousiasme
du côté des syndicalistes, qui n’ont pas eu droit au moindre temps de parole lors de la première de ces réunions « participatives » (le public non plus d’ailleurs) [1].
Pour ne pas être en reste, le téméraire hebdomadaire Marianne
caquète lui aussi en faveur de « l’indépendance et [du] pluralisme
des médias » et contre la loi permettant au président de la
République de désigner et de révoquer au doigt et à l’œil le PDG de
l’audiovisuel public. Alors que seuls soixante députés, dont vingt
et un de gauche, ont voté ce texte, l’appel de Marianne a été
paraphé par les principaux responsables syndicaux et politiques
(à l’exception de ceux de l’UMP). Sont aussi signataires une foule
de chauds partisans des médias libres et indépendants, parmi lesquels
se haussent du col Hervé Bourges (ex-patron de TF1, de France
Télévisions et du Conseil supérieur de l’audiovisuel), Michèle Cotta
(ex-présidente de la Haute Autorité de la communication audiovisuel),
Laurent Joffrin (PDG barbichu de Libération), l’indispensable
Jean-François Kahn (cofondateur de Marianne), Edwy Plenel
(encore lui !), le sémillant Philippe Val et le philosophe Bernard
Stiegler.
Qui pourrait croire un seul instant que c’est avec une telle ribambelle
d’Iznogoud, qui ne rêvent que de glisser leurs gros orteils
dans les pantoufles du calife Lagardère, qu’on verra fleurir une
presse à la hauteur des bagarres à venir ?
Article paru dans CQFD n°62, décembre 2008.