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CQFD N°061


BASE ÉLÈVES

ÊTRE (FICHÉ) ET AVOIR (TROIS ANS)

Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : François Maliet, Raúl Guillén.

Le gouvernement forge un outil de fichage des gamins bien dégueulasse,il l’impose au pas de charge dans les écoles, puis il recule un chouia devant le tohu-bohu provoqué tout en conservant l’essentiel. Et hop, le fichier Base éèlves de nos minots existe bel et bien…

« LES DIRECTEURS SONT TENUS d’appliquer les consignes. […] Que deviendrait [le service public] si chaque fonctionnaire choisissait parmi les directives qui lui sont données celles qui lui conviennent ?  », tempête l’inspecteur d’académie des Bouches-du-Rhône dans sa missive adressée le 20 juin dernier aux organisations d’enseignants dénonçant Base élèves.

Késako encore que cette Base élèves ? Rien de moins qu’un fichier supplémentaire qui a la particularité de s’attaquer aux bambins, les enregistrant dès leur entrée en maternelle et les collant à la culotte jusqu’à leur sortie du primaire. Créé en 2004, il est utilisé depuis l’année dernière dans quatrevingts départements. Les directeurs d’école sont censés renseigner un logiciel disponible sur Internet à partir des infos collectées. La charge sécuritaire contre la marmaille ne semble point faiblir : après le rapport de l’Inserm de 2005 assenant qu’il est possible de détecter les futurs délinquants dès l’âge de trois ans sur des critères comportementaux, voilà un projet qui fleure bon le flicage. Le risque « d’interconnexion avec les fichiers municipaux de “prévention de la délinquance” », comme le souligne la Ligue des droits de l’homme, lui procure un beau potentiel liberticide.

Mais ces considérations n’empêchent en rien l’Éducation nationale d’avancer à marche forcée afin d’imposer son gendarme informatique. Laurent [1], directeur d’école primaire dans le Sud-Est, a entendu parler de Base élèves pour la première fois en 2007. Il raconte à CQFD : « À la rentrée de janvier 2008, mon inspecteur m’informe que ma demande de formation est acceptée mais qu’elle sera agrémentée d’une formation sur Base élèves. C’était la phase de recherche de volontaires. Par la suite, on est passé aux convocations ! » Et il y en aura plusieurs. « Lors de la première formation, des parents ont empêché l’accès aux locaux où elle devait se dérouler. Je me suis alors renseigné car, en tant qu’enseignant, on te parle juste d’un nouveau logiciel de “gestion des effectifs”. Appelé à nouveau, je décide de me mettre en grève. En avril, rebelote, je reçois un recommandé que je ne vais pas chercher. Le jour de la formation, la secrétaire de l’inspection me téléphone : “Vous devriez être en formation !” Pendant cette période,j’avais l’impression que tout le personnel administratif ne s’occupait que de ça ! La preuve:un beau jour de mai,c’est l’inspecteur d’académie adjoint qui sonne à mon école et me remet une convocation en personne. Cette fois,je signe,pendant que son chauffeur l’attend. Je me rends donc à la dernière formation de l’année, en juin 2008. Gentils, les formateurs nous sortent : “Nous sommes aussi enseignants,s’il y avait des dangers, on vous le dirait.” C’est vrai qu’entretemps pas mal de champs de Base élèves avaient été supprimés ou étaient devenus non obligatoires. »

Une révision à la baisse que l’on doit à la fronde des parents, enseignants, syndicats et associations de défense des libertés individuelles. Endossant la panoplie de Zorro, ils ont tordu le bras au sergent Darcos et, en juin dernier, le ministre de l’Éducation nationale a qualifié son surveillant général high-tech de « profondément liberticide ». Le vengeur masqué lui aurait fait bouffer une poignée de craies s’il n’avait déclaré que « la nouvelle version ne fera plus apparaître la profession et la catégorie sociale des parents, ni la situation familiale de l’élève, ni l’absentéisme signalé, pas plus que les données relatives aux besoins éducatifs particuliers ». Auparavant, en octobre 2007, les références à « la nationalité, la date d’entrée sur le territoire, la langue parlée à la maison et la culture d’origine » étaient déjà passées à la trappe. Yepa !

Mais attention… Le fichier Base élèves a été expurgé, mais non annulé. L’arrêté de création a été publié au Journal officiel le 1er novembre dernier et la majorité des directeurs d’école a adopté l’engin. Laurent raconte : « Quatre jours après la rentrée, je reçois un mail qui dit en substance “Si vous ne rentrez pas tous les enfants d’ici le 15 septembre, on prendra les mesures qui s’imposent… ”J’ai donc rempli Base élèves. Tu rentres le nom et ça cherche pour savoir s’il n’est pas inscrit ailleurs. Après, tu tapes sa date et son lieu de naissance, l’adresse,le nombre de frères et soeurs, la situation des parents… Et puis il y a des champs avec des données plus personnelles, comme les handicaps,l’absentéisme,le suivi psychologique, les aides spéciales… Ce ne sont pas des champs obligatoires, mais les directeurs très zélés peuvent les remplir ». [2]

D’autres, au contraire, peuvent refuser de jouer au gendarme. Christophe Brunault, directeur d’une école maternelle dans la Vienne, a rendu publique sa décision de « choisir les directives qui lui conviennent » : « Depuis octobre, j’ai rejoint le groupe des directeurs sanctionnés,puni pour ne pas avoir commencé la saisie de données sur les élèves de mon école », déclare-t-il dans un courrier daté du 3 novembre. « Lorsque tous les élèves seront intégrés dans le fichier, le piège se sera alors refermé », commente t-il, lucide. Une fois en place, Base élèves peut évoluer discrètement au gré des lois. Et en ces temps où le moindre fait divers se traduit illico par une nouvelle ligne sur les tablettes législatives…

Article paru dans CQFD n°61, novembre 2008.


[1] Le prénom a été changé.

[2] Ces champs facultatifs ont depuis été supprimés.





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