« DÉSORMAIS, QUAND IL Y A UNE GRÈVE, personne ne s’en aperçoit !
», raillait Nicolas Sarkozy en juillet dernier.Cela aurait
pu être le cas à Marseille où le personnel soignant du Pôle
de psychiatrie de l’hôpital de la Conception s’est mis en
grève tout le mois d’octobre. Lundi 20, une quarantaine
de blouses blanches sont réunies devant leur bâtiment, boulevard
Baille, pour réclamer « des effectifs suffisants », la reprise de la formation spécifique des infirmiers psychiatriques « abandonnée depuis
1994 », et « les moyens budgétaires pour prendre en charge toute la
population qui le nécessite ». Présentée ainsi, cette ribambelle de revendications fleure bon le syndicaliste barbu renâclant à s’adapter à la
« modernité ». Apriori, pas de quoi en faire la une, même dans la presse
quotidienne régionale. Et pourtant ! Ce mouvement a été très largement
traité : La Provence y a consacré pas moins de cinq articles et
Rue89, France3, LCI et France-Info s’en sont fait l’écho.
Il faut dire que, nappées de faits divers, les doléances de ces salariés
deviennent bien plus croustillantes. Les grévistes ont lancé leur mouvement suite à l’annonce de la venue d’un patient particulier. Avec
une taille de deux mètres pour un poids de 140 kilos, ce malade est
« d’un gabarit et d’une force hors du commun ». Jugeant les effectifs
insuffisants et les locaux inadaptés,le personnel soignant ne se considère pas en mesure de l’accueillir. « Il est dans le registre de la violence
et ne supporte pas la contrariété », explique une gréviste toute fluette.
« Si on le contrarie, on prend un gnon. On n’a pas de prise sur lui. »
Gérard Avena, infirmier et membre de SUDSanté Sociaux, précise que
« depuis des années, il est baladé dans les hôpitaux de la région :
Montperrin à Aix-en-Provence, Montfavet à Avignon… Quand les
équipes n’en peuvent plus, la DDASS le transfère ailleurs. »
« Le cas de ce monsieur permet de poser le problème de nos conditions
de travail », confie le
syndicaliste, prenant
la mesure du
rapport de force
qu’on peut instaurer
à cette occasion. Ce
sera malheureusement
sans succès
puisque leur direction
s’est contentée
de proposer l’embauche
d’un vigile, avant d’annuler tout bonnement le transfert du
colosse. Cette décision mit fin au mouvement comme à sa très large
médiatisation.
« En 2003, on a eu le même problème,avec la même personne. On a fait
sept mois de grève, on s’est enchaînés aux portes, on a séquestré la direction… Et on n’a pas eu le quart de la presse que nous avons là ! Ce matin,
Ouest-France m’a appelé, et hier, c’était un journal de Dijon ! », constate
Gérard Avena. Comment se fait-il qu’en ce 20 octobre une banderole
et quarante infirmiers réussissent à attirer une ribambelle de journaleux ?
Pour le jeune travaillant au quotidien La Marseillaise, c’est
parce que les grévistes « font bien leur boulot,ils nous ont relancés plusieurs fois à la rédaction ». Le reporter d’images de TMC, lui, s’étonne
de la question : « Je ne saurai pas vous répondre. Il n’y a pas tant de journalistes que ça. Il n’y a pas France Bleue, par exemple. » Mais il y a France3, dont les représentants sont plus loquaces : « On vient à presque toutes les actions syndicales locales. Quand ça bouge, on en parle. Et puis ça donne l’occasion de parler de la psychiatrie. » Plus sérieusement, le souvenir des deux infirmières de l’hôpital psychiatrique de Pau, assassinées en décembre 2004, avec la tête de l’une d’entre elle posée sur le poste de télé, ça titille un chouia la fibre journalistique, non ?
« Non, alors là, on n’y avait pas pensé ! », rétorquent de concert les deux
salariés de la chaîne publique régionale. Plutôt malicieuse, la photographe
de La Provence dit être présente car « les grévistes communiquent
bien ». Avec un appât de 140 kg ? « Oui… » Son journal s’en
donnera à cœur joie, rappelant dans son édition du 29 septembre que,
houlala, « deux infirmières [de l’hôpital de La Timone] ont dû sauter
par la fenêtre pour lui échapper ». Dans l’article du 21 octobre, sa collègue Bernadette Spagnoli s’interroge : « Il n’empêche que ce mouvement de grève est questionnant du point de vue de la déontologie. » [Sic]
Ha, on y est ! Pas si sympathiques que ça, ces syndicalistes qui refusent
d’accueillir un malade. Sans cœur qu’ils sont, avec leurs revendications
vulgaires…
Les 16 et 17 octobre, pour le plus grand plaisir de Nicolas Sarkozy, la
grève nationale des praticiens hospitaliers défendant leurs retraites
est passée inaperçue. Il leur manquait sûrement un monstre de foire
à exhiber aux caméras…
Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.