Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°061
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°061


LA BATAILLE POUR L’INSTALLATION AGRICOLE OU LA RUDE RÉALITÉ DU FONCIER

PAS UN PAYS SANS PAYSANS DÉPAYSÉS

Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : Christophe Goby.

Plateau ardéchois, Alpes, Charente ou Combrailles… Voilà des coins où l’on croise, loin des destinations exotiques, des paysans exogènes, cherchant un lopin à cultiver ou se débattant avec les servitudes de la terre. Car dans les lycées agricoles, les élèves issus de géniteurs péquenots ne sont plus que 18 %. Mais un des obstacles majeurs à l’installation réside dans le prix des terres, un prix qui, en 2006, a encore augmenté de 3,1 %, en partie à cause de la pression immobilière exercée par les citadins. Par la force des choses, le questionnement de la spéculation foncière est souvent porté par les nouveaux arrivants. CQFD a moissonné une belle brassée d’embrouilles chez les néos.

AUVERGNE
HARO SUR LE NÉO
À TEILHET (63), le néo-éleveur Jean- Hughes Bourgeois a connu bien des déboires avec certains locaux. Ennuis désormais célèbres, puisqu’une fois que TF1 s’est déplacé, reniflant le sujet-clocher qui carillonne joliment dans le gôut un peu fêlé de Jean-Pierre Pernaud, les autres médias ont accouru, à l’affût d’un scoop rural. « J’ai eu un peu l’impression de tapiner », s’excuse Jean-Hugues, avant d’expliquer que c’était la seule manière de faire cesser les menaces contre sa famille et son exploitation. Il a quand même refusé M6, France 5 et Envoyé Spécial pour couper court à l’inflation de son embellie médiatique. La réalité sans la télé ? Plutôt atroce : en avril, son troupeau est abattu au pistolet d’abattage. Acte de bravoure souligné d’un tag façon plouc : « La Boge aux paysans, va-t’en ! » De quoi choper les flubes !
Et le pire n’est jamais sûr, disait Paul Claudel, ce dramaturge paysan. Ont suivi les intimidations ordurières et les menaces de viol sur sa fille. Voilà ce qu’a subi Jean- Hughes pour avoir récupéré cinquante hectares appartenant à l’agriculteur retraité Michel Message. « Le traître Message… sera exécuté », selon un « communiqué » de la cabale locale datant de l’été dernier. Un rat crevé dans la boîte à gants est venu illustrer le doux pamphlet. Pourtant, Jean-Hughes, tout néo qu’il est, a montré ses talents : « Je l’ai prouvé à tout le village. Quand tu castres un veau, on te respecte… » Seulement voilà, « il cumule tous les handicaps. Il vient d’une autre région et sur un secteur bovin viande, le charolais, il fait du mouton, en bio de surcroît ! Et il loue les meilleures terres ! », explique Claude Voisin, porte-parole de la Confédération paysanne du Puy-de-Dôme.
Aujourd’hui éleveur en chèvres et en agneaux de boucherie, Jean-Hughes était dans une autre vie conseiller juridique à la Cimade. Il s’est lancé dans l’aventure paysanne après avoir connu Georges, un agriculteur qui, à l’époque, hébergeait des enfants kosovars. Un rapprochement plus humain qu’une déclaration de prime à l’herbe… Mais toutes ces récentes péripéties ont tari ses éconocroques. Ce sont les réseaux de solidarité, allant de RESF à la Cimade, qui l’ont remis sur les rails en lui apportant 15 000 euros. « C’est hyper difficile quand on n’est pas issu du monde agricole », constate Jean-Hugues, alors qu’il ramène un bouc de l’autre bout de la France. « La pression foncière est énorme. » Notamment depuis les droits à paiement unique (DPU) arrivés avec la nouvelle politique agricole commune (PAC). L’argent, comme toujours, est un handicap à l’installation : « La dotation jeune agriculteur (DJA) est un faux apport. Elle aide à l’installation mais sur des modèles imposés. » Pour ne pas être étranglé, il vend en direct. Les aides et les subventions, il en croque, mais estime que leur disparition est souhaitable. À condition qu’on achète les produits au prix réel. « Si on m’annonçait la fin de la PAC, j’encaisserais le coup. Ça ferait un sacré coup de propre ! » Mais, ajoute-il, lucide : « Ça serait la guerre civile ! » Outre les primes à la brebis et à la chèvre, il existe une subvention pour le maintien du troupeau de vaches allaitantes, une autre pour l’abattage des bovins et une dernière, l’Aide directe laitière. Trois primes pour des bêtes à cornes, voilà qui soulage le pauvre éleveur.
Quant aux chasseurs d’estrangers, eux, ils courent toujours. « La lune prête à leurs aveux son silence. » Et la gendarmerie ne semble pas pressée de les poisser. Coup de Trafalgar : alors que Jean-Hugues semblait sortir la tête de l’eau, sa grange a été incendiée dans la nuit du 3 au 4 octobre. Il a perdu son foin, sa bergerie et son grain.Écoeuré, il ne souhaite plus parler de cette affaire.La police a interrogé une dizaine de personnes, mais aucune poursuite n’a été engagée, malgré les sérieux soupçons qui planent sur un clan. L’association Bio 63 rameute la solidarité active.

CHARENTE
SANS-TERRE CONTRE DÉCHARGE
« IL Y A DES GENS qui trouvent leur place toute faite en naissant serrés et encastrés comme un grain de maïs dans la quenouille compacte. » Pour nos squatters charentais, ce ne fut pas le cas. Virginie travaillait comme éducatrice à Rennes. Jean-Philippe a trimé en usine –« ça m’a soûlé ! ». Laurent, lui, était maraîcher depuis deux ans sans pour autant venir du milieu agricole. Jean-Philippe, qui arbore un tee-shirt « Un autre monde est possible », estime que, mise à part la Confédération paysanne, on les a lâchés. En colère –« y en a marre que les terres soient toujours aux mêmes ! »–, il rappelle que l’agriculture « traditionnelle », « ce sont des comptes à rendre à ceux qui la subventionnent » et qu’eux sont de vrais purotins. « On n’a pas besoin de 1 000 euros par mois ! »
À l’heure où blanchit la campagne, ils bêchent à la main pendant qu’à un jet de pierre une bonne demi-douzaine de tracteurs file à un train d’enfer sur les quelque soixante-cinq hectares de terre en friche appartenant à EDISIT. Cette société fleurant bon l’acronyme anonyme a acquis le terrain pour y déposer des déchets industriels banals. Pas suffisamment banals pour que nos paysans sans terre ne décident d’occuper. « Ansac rejoue le Larzac », titre alors La Charente libre, avec une photo bonhomme de nos lascars et de leur icône, Guy Moynard, un agriculteur tout sourire qui avait exploité la propriété du Chêne avant d’en être expulsé. En juin, à une poignée, ils décident de passer à l’action et d’occuper ces terres dont l’avocate d’EDISIT explique qu’elles servent la cause de la protection de la faune sauvage… puisqu’en attendant la décharge, EDISIT la loue aux chasseurs du coin. « Ils sont même allés jusqu’à semer des cultures », s’offusque-t-elle en pointant les squatters. Début août, un ordre d’expulsion expurgera la future décharge de ce « commando écolo » qui cultive bio. Le préfet, qui enverra soixante gendarmes – pas ceux rouges à pois noirs qui s’empapaoutent tout le temps pour déloger « les quatre rigolos et leurs cinq chèvres », parle de « méthodes d’un autre âge ». Là, il cause bien sûr des occupants, pas de ses bestioles en uniforme. Cela fait tout de même douze argousins pour une chèvre ou quinze perdreaux par rigolo. Ça fait cher de l’arpent pour le contribuable. Yves Manguy, un confédéré local, aura beau brandir son code rural telle une bible, et le maire promettre devant les caméras qu’on n’ouvrira pas de décharge chez lui, le préfet se gausse et affirme,péremptoire : « Vous savez, une opération de ce type se passe bien lorsque la force est suffisante pour que personne n’ait envie de s’y opposer. » À une virgule près, on se croirait revenu au temps de Du Guesclin et du droit seigneurial. Terres abandonnées, serfs cherchant de quoi rissoler une charlotte et un vassal zélé envoyant ses gens d’armes.
À la mi-septembre, les associations opposées à la décharge se sont évanouies dans la nature et le maire est aux abonnés absents. Quant à Virginie et Laurent , ils s’entêtent,montent un dossier avec la Conf’et veulent se passer des aides agricoles. Pour eux, le système est verrouillé par « l’immobilisme des organismes agricoles ». Ils préfèrent la liberté plutôt que les charentaises, autre spécialité régionale.


ARDÈCHE
« ÉTRANGER, TIENS-TOI BIEN ! »
ON ARRIVE À LANARCE sous le brouillard. Un panneau « Village fleuri » apparaît en même temps que le saucisson des enseignes de deux entreprises concurrentes,qui se font face comme des chiens prêts à mordre. Pour Antoine Guidot, 2008 est une année catastrophique : « Machine cassée,d es moissons pas terminées et surtout on veut nous retirer des terres. » Installés depuis douze ans avec Raphaël Patois à La Peyramont, sur la commune de Lanarce, le premier comme paysan-boulanger et l’autre comme brasseur de bière artisanale,ils sentent encore souffler un vent d’inhospitalité sur cette montagne ardéchoise culminant à 1100 mètres. Boutés hors des terres communales et lâchés par la mairie –pour laquelle ils ont voté…–, ils n’en dorment plus.
« Ici, l’hiver, on ne se plaint pas des voisins, c’est calme, très calme… », raconte la gazette qu’ils publient, et qui a mis les pieds dans le plat en août dernier.
Histoire : Antoine s’est d’abord installé en chèvres, en 1996. À l’époque, il utilise dix hectares que la mairie lui concède sans bail : il s’agit de sectionnaux, ces terrains qu’on trouve surtout dans le centre de la France et qui ne sont ni propriété privée ni biens tout à fait collectifs. En général, ils sont cédés en usufruit aux habitants permanents. Des « feux », comme il est coutume de dire. Les ayants droit, regroupés en syndicat, y pratiquent l’affouage, la chasse ou le pâturage. Mais comme le dit le rapport du Groupe d’étude sur les biens sectionnaux, « les agriculteurs admettent difficilement l’arrivée de nouveaux habitants ou exploitants ». Pour garder la main. Ainsi, « l’installation de jeunes agriculteurs est freinée ».
En 1999, la mairie de Lanarce octroie 3,5 hectares à Antoine. Mais son voisin en retraite, Jean Lhermet, considère ces terrains comme siens et lance un procès. En 2006, alors qu’une nouvelle municipalité vient d’être élue, un jugement sur la forme ordonne à Antoine de libérer les terres. Les cultures sont illico détruites au tracteur par la famille de Lhermet, qui vitupère depuis son domicile de Montélimar : « Ce sont des jeunes qui veulent tout prendre ! » Avant de se retrancher derrière la décision de justice. Le groupe d’étude révélait déjà dans son rapport « la méconnaissance de bon nombre d’élus,voire de l’institution judiciaire et des services préfectoraux, de la notion de section de commune  »… Un euphémisme dans le cas de la mairesse du village, madame Fracchia, qui « ne [veut] pas savoir » et rejette la faute sur l’ancienne municipalité. Dans le village, beaucoup « ont été estomaqués après la parution de la gazette » et s’inquiètent d’une gestion municipale sous influence. Cyrille Belin, l’ancien maire, très remonté contre sa remplaçante, estime que « tout est vrai » dans la publication d’Antoine. « C’est inadmissible, ça tourne au ridicule pour les gens du pays. » Il affirme que M. Lhermet est dans l’illégalité en louant ces terres à des exploitants extérieurs à la commune. Un autre élu, Éric Potier, enfonce le clou : « une clique » tente de s’accaparer des terres collectives. Il ajoute que seule la municipalité a le pouvoir d’interdire l’usage que Lhermet fait de ces terrains. En 2007, « le gang Lhermet » attaque la commune en vue de privatiser 150 hectares de terrains sectionnaux et communaux. À la stupeur générale, la mairie fait canard et se débarrasse même de l’avocat en charge de la défense du patrimoine. Un comble. Et une aubaine pour Lhermet. À la ferme de La Peyramont, on craint cette privatisation des terres. « Quelle est la position de notre élue pour défendre ce patrimoine collectif ? », s’interroge Raphaël. En mairie, on danse selon la direction du vent. Le premier adjoint menace : « Antoine, écoute-moi ! Si tu continues à semer la zizanie comme tu le fais, je vais être obligé de mettre mon nez dans tes affaires. » D’après monsieur Belin,les pécores ont tendance à penser que ces terres leur appartiennent, vu qu’ils les ont un jour travaillées, alors que « c’est la commune qui a payé les impôts ». Le droit indique clairement que l’usage des terres «  revient aux agriculteurs en place ». Mais il semble que cette notion de « place » ne s’applique à Lanarce qu’au bout de plusieurs générations. C’est justement une place que voudraient nos deux néos qui, comme ils s’en prévalent, ne vivent d’aucune subvention. Un cas assez rare pour être souligné. Mais en face, il y a « l’immense raillerie paysanne ». « Ça va se finir au fusil ! », redoute Antoine. Début octobre, il allait préparer ses terres quand le fils Lhermet lui a coupé la route avec son tracteur. En mairie, l ’adjoint Dumollard a craché : « Je te promets qu’on va s’occuper de toi ! » Et le conseil municipal continue à se réunir à huis clos. Antoine et Raphaël se retrouvent donc au centre d’enjeux manifestement indigènes. « On n’est pas chez nous, ils ne sont pas prêts de lâcher ! »

ALPES
FAUT PAS PLEURER MISÈRE EN ISÈRE
EN BELGIQUE, trouver vingt hectares agricoles relève du domaine du rêve si l’on n’est pas le roi Baudouin. Bénédicte s’en est donc allée un peu plus au sud,en France. Mais là aussi,le prix du foncier pèse lourd. « Pas facile de trouver une place dans l’agriculture », constate Bénédicte avec son fort accent de frites.Éducatrice spécialisée à Liège, elle et Yvon, son menuisier de compagnon,débarquent d’abord dans le Puy-de-Dôme pour y acquérir une ferme,mais l’affaire ne se conclut pas. Ils se posent alors en Isère avec leur fille de deux ans et cherchent une exploitation en brebis. L’accueil reste mitigé. Outre le fait d’être étranger,quoique cousin… Bénédicte tente une explication : « Je ne connais pas beaucoup ce monde-là, nous ne sommes pas issus du milieu agricole. »
En stage de reprise à mille mètres d’altitude, au cœur du parc des Écrins, ils semblent sur la bonne voie pour l’installation. « On devrait faire du fromage en bio et le vendre à la ferme. » Leur chance, c’est de reprendre une exploitation déjà dans ce mode de production, avec trente hectares qu’on veut bien leur relouer. Par contre, ils ne voient pas comment s’installer sans la DJA, qui est contraignante : « Il faut tout justifier, et rentrer dans les cases.  » En zone montagne, la DJA peut monter jusqu’à 35 000 euros. En ce qui concerne les aides, que notre Liégeoise ne refuse pas, elle affirme : « Je ne m’installe pas pour ça. Je pense qu’on peut vivre sans DPU. C’est un système dangereux. J’ai vu des types avec 400 brebis qui ne vivent que grâce à ça. » Mais malgré toutes les difficultés, de la place, il y en a. « C’est catastrophique  », s’alarme Claude Voisin, de la Conf’, en évoquant la déprise agricole. « Les agriculteurs de [la génération] 1960 vont partir, ça va se libérer.  » Le pays aura donc besoin de nouveaux paysans.

Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |