Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°061
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°061


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

CASSÉS PAR LE BOULOT

Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


DANS MA BOÎTE AUX LETTRES, je reçois un courrier où Roselyne m’écrit qu’elle voudrait bien que je passe chez elle pour dédicacer mon livre. Elle me dit que son mari a fait une forte dépression et qu’il ne peut plus travailler. « Venez le matin, a-t-elle prévenu, parce que mon mari dort l’après-midi, à cause des médicaments »… Ils habitent juste à côté de l’usine ; alors je m’y rends.
Quartier d’ouvriers en accession à la propriété, au milieu des fumées d’usine mais qui se trouverait hors de danger en cas d’explosion (c’est ce qu’on leur dit). Petite maison entretenue. C’est Michel, le mari, qui m’accueille. Il a le geste lent et parle doucement, il a aussi le visage boursouflé par la prise quotidienne de pilules. « On est contents que vous ayez accepté de venir », me dit sa femme. Nous nous installons autour de la table de la cuisine. Malgré la grande fatigue qui émane de Michel, celui-ci est très loquace. Il dit s’être reconnu dans Putain d’usine : « Moi c’était chez Renault, mais c’est pareil. » Ouvrier P2, il a travaillé 26 ans à RenaultCl éon. « Et si, au début c’était physiquement dur, au moins on était nombreux et ça se passait mieux. » Michel raconte l’intensification du travail, la chaîne, les 400 boîtes de vitesse qu’il fallait monter dans la journée. Que ça devenait invivable. Il a prévenu sa hiérarchie qu’il n’en pouvait plus mais rien n’y a fait. Aussi, un matin, devant sa chaîne, il a pété les plombs, s’arrachant ses bleus, se roulant par terre, criant, se griffant… Il a été emmené à l’hôpital, puis à l’HP pour cause de très forte dépression. Il s’est vu arrêté un an et demi. Au bout de ce temps, pour ne pas tomber à demi-salaire, il a repris le travail. Ça s’est de nouveau mal passé, on l’a mis au magasin, mais il ne faisait pas l’affaire : les médocs lui faisaient du tort. Il a été renvoyé sur une chaîne de boîtes de vitesse. Et tout a recommencé,même cause, même crise. À nouveau, passage à l’hôpital et comprimés pour assommer un bœuf.
Depuis, il en est là, à moitié abruti par les médicaments, il traîne sa vie. Dans un mois, Michel va être licencié pour raison médicale et ne touchera plus que la moitié de son salaire, dans le meilleur des cas. Il dit que, de toute façon, il ne peut plus s’approcher de l’usine tellement ça le rend malade, que voir le car assurant le ramassage des ouvriers pour Cléon suffit à lui donner la nausée.
Pourtant il me raconte quand même quelques bons moments, comme l’endroit, sur les chaînes, où ils pouvaient poser le gobelet de Ricard, quand venait l’heure de l’apéro ; la fois où ils avaient séquestré le patron et les cadres, dans leur « aquarium » lors d’une grève, et qu’ils bloquaient les portes avec des chariots élévateurs ; enfin l’occupation de l’usine avec les pneus qu’ils faisaient brûler et les bassines entières de café qui chauffaient. « Maintenant, c’est un syndicat de jaunes qui est majoritaire [une alliance CGC-FO] mais ça n’empêche pas qu’ils vont subir les licenciements prévus par Carlos Ghosn. »
Puis il se tait, c’est au tour de Roselyne de parler. Elle non plus ne va pas bien : d’avoir un mari lymphatique et malade n’arrange pas les choses, en plus elle aussi a arrêté de travailler. « Je suis en invalidité, pour une maladie qu’on connaît à peine [elle me donne une brochure sur son syndrome : la fibromyalgie]. Le stress a fait naître des douleurs terribles en moi, même si j’étais génétiquement prédisposée. Mon travail aussi s’est intensifié, et chaque fois ça entraînait des douleurs. Je n’étais plus reconnue dans mon travail. J’étais déconsidérée. Il a fallu que j’arrête. Du coup, comme on va être tous les deux en invalidité, on ne va plus avoir beaucoup d’argent à la maison. Heureusement on a fini de la payer. » Je reste encore un peu avec eux. Je dédicace mon bouquin et les quitte quand même. Ma visite semble leur avoir fait plaisir. Je ne vois pas quoi faire de plus. En partant, Roselyne me dit : « Merci de tout cœur d’être venu et si vous pouviez parler un peu de nous. » Voilà, c’est fait.

Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |