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CQFD N°061


DOCS : MÉTAL HURLANT

DES NERFS D’ACIER

Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : Iffik Le Guen.

Dans le film Manille de Véro Pondaven, projeté à Douarnenez, on découvre le quotidien des ouvriers d’une PME de Lorient, des Bretons têtus charriant des centaines de tonnes d’acier en fusion. On y voit aussi le paternalisme d’un patron qui, à l’occasion d’un pot de départ en retraite, fait un beau laïus et remet une enveloppe à chacun… contenant le texte de son discours. Entretien.

Comment es-tu venue à la réalisation de films documentaires ?
De retour en Bretagne à une époque où s’équiper en vidéo était devenu plus abordable, j’ai réalisé un premier film à Molène sur une figure locale, un secrétaire de mairie un peu punk, avec un humour dévastateur. Le film a créé une petite polémique avec les habitants de l’île, mais a été primé au festival du film insulaire de Groix et acheté par France3. Puis un second film avec une asso d’un quartier HLM de Brest. Le sujet de Manille m’a été proposé par un copain qui m’a fait visiter les Forges Le Béon sur une journée. Après accord informel du patron, c’était parti.

Comment s’est déroulé le tournage du film ?
Cela a été plutôt un avantage d’être la seule nana dans un milieu de mecs, les ouvriers ont pris soin de moi, m’ont parlé assez librement. Les vestiaires, par contre, étaient plus difficiles d’accès, alors que c’est là que beaucoup de choses sont dites. Le patron était d’accord pour un tournage mais, quand il a vu que ça durait un peu, il a fini par s’inquiéter et a prévenu les ouvriers de bien faire attention à ce qu’ils disaient,m’a demandé comment ce serait diffusé…

Ce qui est criant dans ton film, c’est justement le paternalisme de ce patron, Roger Le Béon.
C’est une PME de 70 personnes (dont 45 ouvriers dans l’atelier) qui a frôlé le dépôt de bilan en 1985 avec la crise de la pêche. Une boîte à la bonne franquette où la picole est tolérée par le patron, où les accidents du travail, jamais mortels, existent quand même. Le boulot est fait de commandes dans l’urgence parce que ça arrive que des pièces ont pété sur des plateformes pétrolières. Les gars fonctionnent à l’ancienne avec des rapports souvent familiaux, entre frères, cousins… Les salaires sont plutôt bas, 1200 euros, 1600 en fin de carrière,mais c’est plus sûr que la pêche. Le paternalisme du patron s’exprime par une forme de liberté laissée aux ouvriers pour organiser leur quotidien dans l’entreprise, par des pots pour les départs en retraite ou les naissances des gamins, par des salaires fixés à la tête du client, « diviser pour mieux régner ». Ce qui reste, c’est l’image idéalisée du vieux patron, Joseph Le Béon, dur mais qui n’avait pas hésité à donner une semaine de congé pour le mariage d’un des gars de l’atelier. Pourtant, quand il y a eu le premier dépôt de bilan, c’est dans la presse que les ouvriers l’ont appris.

Tu as éprouvé pas mal d’admiration pour le boulot de ces ouvriers.
La PME se compose de deux univers séparés avec, d’un côté, les bureaux aseptisés de la direction, des cadres et des commerciaux cherchant des commandes dans le monde entier, à fond dans la mondialisation et la trouille de la concurrence chinoise, et, de l’autre côté, le monde de l’atelier. Là,on a un boulot, un savoir-faire quasi artistique, autour de pièces uniques fabriquées à façon et le film est aussi un hommage à ces ouvriers qui ont de l’or dans les mains. Des mecs pas remplaçables qui travaillent au millimètre près, à grands coups de montage et démontage. C’est le monde de la métallurgie, où dominent encore le feu et la force. Chacun a ses petites méthodes, une ingéniosité très personnelle. Par contre, ils ne sont pas du tout conscients de leur force par rapport au patron, certains adorent leur boulot,d’autres ne se voient pas faire autre chose après 20 ans passés dans la même boîte. Quand ils partent à la retraite, beaucoup souffrent du dos ou des oreilles.


Penses-tu que les ouvriers finiront par se rendre compte de leur force ?
Ce sont des types qui sortent très vite du système scolaire, qui se marient et font des gosses très jeunes, qui prennent des tas de crédits, alors, dans leur tête, c’est foutu. Pourtant, leur savoir-faire, ils pourraient le monnayer beaucoup plus cher. Ce sont des types qui possèdent beaucoup d’humilité, des mecs intelligents aussi qui essayent de changer les choses. Mais comme le taf leur plaît, ils utilisent plutôt de la démerde pour obtenir de meilleurs salaires, des arrangements, faute de mieux. Rentrer dans une boîte où tout le monde se connaît, c’est rencontrer un monde très complexe fait de codes, de non-dits, d’implicite. Il faut en plus compter avec le paternalisme du patron qui est présent de 6 heures à 22 heures. Sa théorie est simple : si tu donnes trop d’argent, les ouvriers ne viendront plus, te trahiront encore plus. Alors il utilise à fond la carotte des heures supplémentaires et les ouvriers se retrouvent parfois dans une forme d’esclavage à la manière du travailler plus pour gagner plus, des périodes de 15 à 18 jours d’affilée pendant lesquelles brûlures graves et accidents sont plus fréquents. C’est pour ça qu’ils poussent leurs gamins à faire des études.En même temps, on ne va pas enfiler les combinaisons en amiante parce que « ça fait gonzesse », on préfère affronter des chaleurs insupportables, on y va parce qu’il faut y aller.

Propos recuillis par Yffik Le Guen

Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.






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DES NERFS D’ACIER
lestrat | 9 avril 2010 |
Lorientais d’origine et ancien salarié ds la construction de plateformes pétrolières j’ai eu l’occasion de connaitre Monsieur LEBEON ainsi que ses manilles que nous utilisions chaque jour un peu partout ds le monde ….. Je souhaite acquérir ce film sous forme de DVD . Merci de m’aider § Sincères salutations
 

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