Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°061
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°061


LA NUIT, UNE MANIF DE SOIFFARDS…

LA RUE, ELLE EST À QUI ?

Mis à jour le :15 novembre 2008. Auteur : Nicolas Arraitz.

À Séville, une assemblée de noctambules manifeste pour le libre usage de la rue. Car les lois récentes voulant faire régner l’ordre moral jusque dans les chiottes des bars visent surtout à vider l’espace public de toute vie gratuite. La police refoule les gens vers les établissements de loisir privés pour que la logique du fric imprègne à son aise toute la société.

LA RAZÓN –encore plus facho que le rance ABC– a été le seul quotidien à parler de cette étrange manif nocturne : le vendredi 17 octobre à 23 heures, l’Alameda de Hércules, promenade emblématique du centre de Séville,s’est vu envahie par un millier d’« usagers de l’espace public » rendus furax par des exactions policières répétées. Après avoir copieusement sifflé les flics en faction devant le commissariat high-tech qui défigure la place, le cortège leur a tourné le dos en chantant : « La rue n’est à personne, la rue est à tous ! » « Pour un usage libre et responsable de l’espace public », annonçait avec une notable sobriété la banderole de tête. Ce que La Razón traduira le lendemain par : « Manifestation en faveur de l’ivrognerie publique. » Pour une fois prudente, la police municipale, qui a pris l’habitude de dégager la place à coups de trique, fait ce soir-là profil bas.

Mais pourquoi tout ce ramdam ? À cause de l’application zélée d’une loi « anti-botellón » qui prétend éradiquer l’ivresse de masse sur la voie publique en laissant aux forces de l’ordre une marge de manoeuvre où peut s’engouffrer l’équivalent du Titanic en abus de pouvoir. Cette loi permet de dissoudre tout attroupement « mettant en danger la coexistence pacifique entre citoyens »… Si on y ajoute une ordenanza cívicamunicipale qui,calquée sur son homonyme barcelonaise (grâce à laquelle on peut se faire aligner pour avoir mangé un sandwich, craché par terre ou chaussé des patins à roulettes…), veut réguler l’attitude des passants jusqu’à l’absurde, on obtient deux armes fatales entre les mains d’une police réputée pour sa brutalité viscérale. Le résultat, ce sont des haies de flics balayant la foule hors des places et des ruelles, sommant les fêtards de regagner leurs pénates et rudoyant ceux qui louvoient.Quant à ceux et celles qui protestent, ils goûtent à la matraque et au cachot, ou sont assommés à coup d’amendes au libellé fantaisiste. Exemple : fin juin, des copines assises sur un banc à deux heures du matin se voit asséner 100 euros d’amende chacune « pour avoir bavardé dans le silence de la nuit »…

Jaime, de l’assemblée La rue est à tou(te)s, fait l’historique du botellón : « C’est une pratique spontanée de jeunes sans fric qui ne veulent pas renoncer à s’amuser. C’est une pratique spontanée de jeunes sans fric qui ne veulent pas renoncer à s’amuser. On fait caisse commune, on achète à boire et on consomme dehors.Vers la fin des années 1990, ça devient un phénomène de masse (et de mode) assez dévastateur. On fait caisse commune, on achète à boire et on consomme dehors. Vers la fin des années 1990, ça devient un phénomène de masse (et de mode) assez dévastateur. » Car ces concentrations de milliers de jeunes laissent des traces : comas éthyliques, montagnes de cadavres de bouteilles et de sachets en plastique, dégueulis et pisse souillant les entrées d’immeuble, sans oublier le tapage jusqu’à l’aube… Mais il y a aussi un aspect économique : « C’était un manque à gagner terrible pour les bars. Et des épiciers malins ou des stations-service s’en mettaient plein les fouilles. Il existait même des “allo-botellón”. Tu appelais un numéro de portable et tu passais commande. “On est au coin de la rue Siete caídas de Nuestro Señor, on veut une bouteille de vodka, une autre de whisky, deux litres de soda, dix verres en plastique, un sac de glaçon et deux paquets de cigarettes.” Un gars en scooter te livrait ça en un quart d’heure. » Dans un pays où la culture des bars est partagée même dans les meilleures familles, ce « mouvement  » [1] pouvait faire figure d’invasion barbare… « Mais aujourd’hui c’est jusqu’à notre culture de la rue qui est battue en brèche. Les condés s’attaquent aussi à la clientèle des bars qui, par tradition, déborde sur le trottoir dès que le temps le permet. »

Cette politique d’éradication est d’autant plus choquante au pays de la movida post-franquiste, devenu la Mecque des fêtards durant les deux dernières décennies du xxe siècle. Elle est surtout symptomatique d’une offensive générale en Europe, qui tend à niveler par le bas les libertés publiques (stigmatisation/infantilisation des fumeurs et des buveurs, restriction/privatisation des lieux publics…).Il y a quelques années,un esprit sardonique pouvait prophétiser à l’emporte-pièce que l’harmonisation des normes européennes finirait par imposer la fermeture à 23 heures des pubs anglais à tous les bars du vieux continent : aujourd’hui, on n’est plus très loin du compte.
L’assemblée La rue est à tou(te)s, créée en novembre 2006 [2], critique les dégâts et la dépolitisation du botellón [3], mais nie à la loi le droit d’y apporter une solution autoritaire. « Ce pays a trop souffert de ceux qui imposent leur vision de l’ordre par la force… », rappelle-t-elle avec justesse. Dans cette drôle de guerre civile menée au nom de l’ordre moral et monétaire, la flicaille n’hésite pas à interdire l’accès à certaines rues à partir de 2 heures du matin… y compris aux riverains ! Et à fermer des bars par la force, jusqu’à vandaliser un établissement du quartier de l’Alfalfa…
Selon Jaime, « le côté destroy du botellón est dû à la précarité des jeunes, qui restent de plus en plus tard chez leurs parents, en éternels mineurs ». La solution prônée par La rue est à tou(te)s, cette assemblée de fêtards avec une cause, c’est l’ouverture de lieux autogérés par les jeunes. Mais les squats aussi sont dans la ligne de mire…

Article publié dans CQFD n°61, novembre 2008.


[1] Au moment où la loi « anti-botellón » a été votée,les jeunes se lançaient des défis d’une ville à l’autre, via Internet et téléphones portables, à qui était capable de convoquer le botellón le plus énorme !

[2] Actions de l’assemblée, outre les manifs de nuit : organisation de « jeux populaires  » sur la voie publique ou sur les berges du fleuve, pique-niques sauvages, placement de ballons rouges devant les caméras de vidéosurveillance… Voir : lacalleesdetodos.blogspot.com.

[3] Pendant les grèves anti-CPE,un homme-sandwich silencieux arpentait les nuits de Madrid en arborant cette phrase : « En Francia revolución, aquí botellón ».





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |