Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°063
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°063


LA BASSE POLICE SOUS-TRAITÉE

XAVIER DARCOS A PEUR

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Un appel d’offres du ministère de l’Éducation nationale veut « externaliser » les tâches de renseignement et la surveillance des mécontents vers des boîtes privées. Décidément, l’héroïque ministre réformateur n’a pas la conscience tranquille…

ON LE COMPREND, DARCOS. En réaction au démantèlement programmé de l’école pour tous et aussi à la tiédeur des appareils syndicaux (en partie acquis à la « nécessaire réforme »), un air de fronde parcourt le pays. C’est que l’offensive est de taille : 25 000 postes supprimés, dont 3 000 enseignants spécialisés dans le suivi des élèves en difficulté (RASED), la maternelle bientôt privatisée ou municipalisée comme les crèches, le secondaire rogné, des matières « improductives » rendues facultatives… Juste avant Noël, des turbulences extrasyndicales ont touché des centaines d’établissements. Veillées des écoles, manifs nocturnes, blocage de lycées, lettres à la hiérarchie revendiquant la désobéissance aux mesures imposées… De quoi alarmer un gouvernement hanté par le spectre d’une flambée sociale incontrôlée.

Craignant un scénario à la grecque, Xavier Darcos s’est livré à un élégant entrechat : je ne retire pas la réforme du lycée, je la retarde d’un an. Mais sera-ce suffisant  ? Le petit soldat sarkozien du dégraissage budgétaire n’y compte pas trop. Il préfère parier sur un flicage de plus en plus serré. C’est le sens du fichier Base élèves, et c’est aussi le but de ce surprenant appel d’offres, lancé le 15 octobre 2008, qui prétend « externaliser » la surveillance des fauteurs de trouble.

« Veille de l’opinion », est-ce joliment titré. La part de marché comporte deux « lots ». Le lot n° 1, « au montant estimatif de 100 000 euros hors taxes par an », aura pour commanditaire le MEN. Le lot n° 2, 120 000 euros par an, sera porté au compte du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche. Objectif : « Repérer les leaders d’opinion, les lanceurs d’alerte et analyser leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau. Décrypter les sources des débats et leurs modes de propagation. Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles). […] Anticiper et évaluer les risques de contagion et de crise. Alerter et préconiser en conséquence. » Se sent-il à court d’idée, le Big Brother étatique, pour faire ainsi appel à des détectives privés ? La « veille » se fera sur les sites militants, les blogs, les forums,mais aussi dans les « réseaux sociaux »… Le prestataire de service poulaga livrera des « notes de synthèse » pour permettre « un suivi précis de l’évolution de l’opinion internaute ». Vent de panique ? « Les thèmes émergents sont signalés par le prestataire » à « la personne publique » (sic). Paranoïa aiguë ? Il s’agit de « détecter systématiquement les signaux faibles de crise ». Ensemble, le ministère et le prestataire définiront « le corpus à observer et analyser » et « une cartographie détaillée de ce corpus ». Il n’en dort plus, Darcos. « La veille est active : quotidienne, hebdomadaire.  » C’est sa fébrilité qu’il extériorise. Elle doit « être avant tout anticipatrice, analytique et synthétique  ». Ses limiers du Net seront aussi de fins experts. « Plusieurs produits de veille pourront être élaborés suivant une périodicité hebdomadaire, quotidienne ou autre (à définir en fonction de l’actualité). » On ne sait jamais. « Clé de voûte du dispositif de veille, le passage en “mode alerte” visera à transmettre systématiquement les informations stratégiques ou les signaux faibles susceptibles de monter de manière accélérée. » Là, dehors, dans la rue, la foule gronde-t-elle ? « Une présentation qui facilite la lecture et l’appropriation, tout en préservant la profondeur de l’analyse et l’exhaustivité du corpus, sera fortement appréciée.  » Aidez-moi à piger, bordel ! « La date et l’heure de réception des livrables devront être rigoureusement respectées.  » Le ministère pourra ainsi « calculer le retour sur investissement pour cette opération »…

On s’était fait à l’idée que l’État, pour laisser la bride sur le cou aux saines énergies créatives du marché, ne se chargerait plus dorénavant que du maintien de l’ordre : police, justice et expéditions militaro-humanitaires chez les sauvages… On se trompait. Aujourd’hui, non seulement le gouvernement met les doigts dans l’économie comme un vulgaire hautcommissaire au Plan,mais en plus il privatise ses coutumières basses oeuvres. Voilà le dogme libéral cul pardessus tête.
Et Darcos ? Réussira-t-il à impressionner son public en claironnant que la chasse aux sorcières est ouverte ? Ça reste à voir.

LA PÉDAGOGIE DU BÂTON
L’ŒIL INQUIET DU MINISTÈRE ne scrute pas en vain. Il a aussi la main lourde. On se souvient d’interventions musclées des CRS pour dégager des lycées bloqués, à la demande de proviseurs zélés. Et l’administration sait se faire vacharde. « Je considère qu’il existe une relation entre mon implication au sein du mouvement enseignant de mai 2008 et mon licenciement, que je qualifie d’abusif, et le blocage délibéré du dossier qui ouvre mes droits à l’indemnisation et à l’aide au retour à l’emploi par le rectorat de Guyane », écrit Joseph David, instituteur auxiliaire affecté pour l’année scolaire 2007-2008 à l’école publique de Grand Santi II, au Moroni. « Le bruit courait déjà alors, en mai2008, j’ai reçu comme d’autres la menace, l’information selon laquelle les personnels non titulaires […] pourraient être mis en difficulté à la rentrée suivante s’ils ne cessaient leur implication dans le mouvement. C’est ici la motivation de ma dénonciation. » Joseph a fait une demande en référé auprès du tribunal administratif de Cayenne. « Quatre de mes collègues dont trois ayant exercé au sein de ma circonscription et ayant également pris part au mouvement de mai ont été licenciés dans des conditions similaires. » Quid du droit de grève lorsque la précarité sera devenue la norme dans les écoles comme ailleurs ? Des rectorats recrutent déjà leurs vacataires via l’ANPE ou par petites annonces, sans être très regardants sur la formation des postulants, et pour des périodes de plus en plus élastiques…

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |