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CQFD N°063


MÉDIAS

LA PAROLE EST AU NOUS

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Nicolas Arraitz.

Au Chiapas, les communautés zapatistes se sont dotées d’une coopérative de production vidéo. Promedios [1] – c’est son nom– rend compte de la vie quotidienne, des adversités, des réalisations collectives et de l’autogouvernement municipal dans les villages rebelles.

SI ON DÉCOUVRAIT LEMEXIQUE à travers sa télévision,on croirait avoir affaire à une contrée peuplée presque exclusivement de Blancs, de descendants d’Espagnols, parfois accompagnés de quelque faire-valoir à la peau légèrement pigmentée. Et si on s’aventurait ensuite dans la rue oudans les campagnes, on se rendrait vite compte que la population réelle est franchement plus basanée que l’image reflétée sur les écrans. C’est peut-être à cause de cette schizophrénie culturelle médiatiquement induite que nombre de groupes et de mouvements sociaux mexicains reprennent l’initiative sur le terrain de la communication.

Au sud, depuis quelques années, tout un réseau de radios communautaires se développe à travers les zones rurales les plus marginalisées. En butte à l’animosité des autorités,elles souffrent censure et agressions : confiscation de matériel, destruction d’antennes et d’émetteurs, menaces, arrestations et assassinats (comme celui de deux jeunes animatrices de Radio Triqui, au printemps dernier, dans la Sierra Norte d’Oaxaca)… On se souvient aussi de l’usage stratégique des médias récupérés par l’Assemblée des peuples d’Oaxaca pendant l’insurrection civile de l’été 2006. Pas moins de quatorze radios passèrent aux mains des barricadiers. Le moment fort ayant été la prise de la télé locale par une manif de 20 000 femmes. [2]

Mais venons-en à Promedios. Voilà déjà dix ans que les communautés zapatistes du Chiapas se sont « engagées dans une démarche de réappropriation des outils médiatiques ».Des équipes de jeunes, formées par des professionnels solidaires, se sont attelées à témoigner de la vie, des résistances et des avancées de leurs villages. Avant eux, Canal 6 de Julio, une tentative de télévision libre tôt avortée par une intervention policière, avait richement documenté les enjeux mexicains des quinze dernières années. Canal 6 de Julio, aujourd’hui produite en format vidéo, démonte avec méthode la propagande officielle, que ce soit à propos du massacre d’Acteal (décembre 1997), de la répression déchaînée contre les comuneros d’Atenco (avril 2006) ou du soulèvement d’Oaxaca (été 2006).

Avec Promedios, on est dans un autre registre. Là, ce sont les « objets » de l’info qui se font ses acteurs et parlent à la première personne du pluriel. Les paysans mayas parlent de leur réalité, des frustrations qu’elle engendre et des transformations qu’ils lui impriment. Une fois « démystifiée la technologie », « ils prennent confiance et ouvrent des horizons perceptibles », souligne Promedios France, une association créée pour diffuser ces vidéos dans l’Hexagone. [3] Dans ces vidéos, d’une notable originalité formelle, la parole est indienne. Le rythme est autre. Il fait la part belle à la voix des sans-voix, aux palabres des assemblées, au tempo des machettes dans les champs ou des mains de femme façonnant la galette de maïs. On voit une communauté prendre le temps de désarmer, par les mots, un de ses membres qui, manipulé par les militaires, semait la zizanie dans le village. Des femmes racontent par ailleurs comment elles ont gagné, de haute lutte, le droit de participer aux prises de décision collectives.

Au fil de ces années de pratique communicationnelle, Promedios a essaimé son savoir-faire. Au Guerrero, cet autre état du Sud tout aussi pauvre et rebelle, Promedios a produit quatre documents passionnants. Un sur le combat écologique des paysans de la sierra de Petatlán contre la multinationale d’exploitation forestière Boise Cascade. Le deuxième sur la création d’une police communautaire dans les régions Montaña et Costa Chica pour mettre hors d’état de nuire des bandes de braqueurs couvertes par les caciques du coin. Le troisième sur la militarisation des montagnes indiennes sous prétexte de lutte contre les narcotrafiquants. Et le dernier sur une radio communautaire en langue amuzga. De remarquables petits bijoux de ciné-vérité coproduits par les organisations sociales impliquées dans ces problématiques locales.

Promedios a ensuite voyagé vers le Nord, avec la caravane non électorale de l’Autre Campagne et à la chaleur de la rencontre continentale des peuples indigènes à Vicam, Sonora. Et d’y exhumer des résistances populaires qui font écho aux rébellions du Sud.Car les idées reçues sur la moitié septentrionale du Mexique ont la peau dure, qui la présentent uniquement comme une zone conservatrice et déculturée, en proie aux mafias de la drogue et à la fascination pour le voisin états-unien. Et puis cette pollinisation de la parole a aussi atteint l’Europe. Promedios France est une association à but non lucratif qui oeuvre à la diffusion de ces vidéos mexicaines, dans l’idée d’appuyer les actions de solidarité, d’aider au financement de ce journalisme autogéré, mais aussi,personne n’est dupe, dans l’inavouable espoir de voir fleurir ici de comparables projets de communication horizontale.

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] www.promediosmexico.org.

[2] Oaxaca 2006, www.maldeojotv.net.

[3] http://promediosfr.free.fr.





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