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CQFD N°063


DANS LE QUARTIER ROUGE

MANIFESTE DES TRAVAILLEUSES DU SEXE DE CALCUTTA

Mis à jour le :15 janvier 2009. .

Le Durbar Mahila Samanwaya Comittee a été fondé en 1997 par des prostituées de Sonagachi et d’autres quartiers rouges de Calcutta, au Bengale. Des tapins de sexe masculin les ont depuis rejointes. Cette association, qui regroupe des milliers d’adhérents et développe divers projets collectifs – en particulier dans la prévention du VIH –, milite entre autres contre les discriminations sociales que subissent ces exploité(e)s du sexe. Nous publions ici des extraits de son surprenant manifeste, rédigé en 1997, ainsi que des photographies de Pierre Bernardi, qui a séjourné là-bas au printemps 2008 et participé au projet Durbar.




« Quand les prostituées se rebaptisent “travailleuses du sexe”, le travail lui-même est devenu une prostitution. »
Walter Benjamin

MANIFESTE DES TRAVAILLEUSES DU SEXE DE CALCUTTA
Pourquoi les femmes se prostituent-elles ? Pour la même raison que lorsqu’elles choisissent une autre option susceptible de leur fournir des revenus. Nos histoires ne sont pas fondamentalement différentes de celles des hommes qui tirent un pousse-pousse à Calcutta ou de l’ouvrier qui travaille à mi-temps dans une usine de Bomba y. Certaines parmi nous ont été vendues. Après avoir été liées pendant des années à la maquerelle qui nous a achetées, nous avons gagné une relative indépendance […]. Mais quand avons-nous eu le choix, nous les femmes, que ce soit au sein de la famille ou en dehors ? Devenons-nous volontairement des domestiques occasionnelles ? Choisissons-nous avec qui et quand nous voulons nous marier ? Le choix est illusoire pour la plupart des femmes, et particulièrement pour les femmes pauvres. […]

À côté de toute usine, relais routier ou marché, il y a toujours eu des quartiers rouges. Le système de rapports de production et de logique lucrative qui pousse les hommes à quitter leur maison et leur village pour les villes pousse également les femmes à devenir des travailleuses du sexe pour ces hommes. […]

Les organisations caritatives veulent nous sauver et nous parquer dans des maisons « protégées », les ONG de développement veulent nous « réhabiliter » dans des activités mal rémunérées et la police lance régulièrement des raids dans nos quartiers au nom de la lutte contre le trafic « immoral ». D’où vient cette volonté de « recycler » des milliers de femmes et d’hommes ayant une source de revenus leur permettant de subvenir à leurs besoins dans un pays où le chômage est massif ? Si d’autres femmes également exploitées œuvrent à l’amélioration de leurs conditions de travail au sein de leur profession, pourquoi des travailleuses du sexe ne le pourraient-elles pas […] ?

Le plaisir, le bonheur, le bien-être et l’intimité s’expriment à travers la sexualité. D’un côté, nous en parlons dans notre littérature et notre art. Mais de l’autre, nos normes et régulations sociales ne permettent une expression sexuelle entre femmes et hommes que dans les limites strictes des relations maritales […].

De nombreuses épouses ne vivent-elles pas de fait des vies d’esclaves sexuelles, en échange de nourriture et d’un toit ? Dans la majorité des cas, les femmes ne disposent pas du pouvoir ou des ressources nécessaires pour fuir de tels mariages. Souvent, femmes et hommes restent piégés dans des relations vides, à cause de la pression sociale. Cette situation est-elle désirable ? Est-elle saine ?

Seule une prostituée peut probablement comprendre l’étendue de la solitude, de l’aliénation et du désir d’intimité poussant les hommes à venir la voir. Le besoin sexuel de ces hommes ne se limite pas à un acte sexuel mécanique, à une satisfaction momentanée d’instincts « primaires ». Au-delà de l’acte sexuel,nous fournissons un plaisir sexuel plus large fait d’intimité,de toucher et de sociabilité – service que nous rendons sans aucune reconnaissance sociale. Au moins, les hommes peuvent venir nous voir. Les femmes n’ont pas cette possibilité. L’autonomie de la sexualité des femmes est entièrement niée.

Il s’agit évidemment d’un métier difficile.[…] Ce n’est ni amusant ni divertissant.[…] Dans presque tous les quartiers rouges, les conditions de logement et de santé sont atroces, les lieux sont surpeuplés, la majorité des travailleuses du sexe sont pauvres et, en plus, on y souffre le harcèlement policier et la violence des délinquants locaux. À la pauvreté, il faut ajouter la stigmatisation et la marginalisation – l’opprobre social d’être des « pécheresses » et des mères d’enfants illégitimes […].

Si nous devons accepter – dans notre monde qui est loin d’être idéal – l’immoralité de transactions commerciales concernant la nourriture ou la santé, alors pourquoi serait-il si immoral et si inacceptable d’échanger du sexe contre de l’argent ? Peut-être que dans un monde idéal il n’y aurait pas de telles transactions – un monde où les besoins matériels, émotionnels, intellectuels et sexuels de toutes seraient satisfaits de façon équitable, avec plaisir et bonheur. Nous ne savons pas. Tout ce que nous pouvons faire maintenant consiste à examiner les inégalités et injustices actuelles, questionner leur fondement afin de les affronter, de les remettre en cause et de les changer.

DURBAR MAHILA SAMANWAYA COMITTEE
email : ship@cal.vsnl.net.in




Voir la page centrale du photo-reportage en pdf.

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.






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