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CQFD N°063


GRÈCE : SUR LES FUTURS VESTIGES DU DÉCOR CONTEMPORAIN

PHILOSOPHIE DE L’ÉMEUTE

Mis à jour le :15 janvier 2009. .
LA CRITIQUE SOCIALE S’ÉLARGIT
Kostas, un ami grec, est tavernier dans un quartier populaire d’Athènes. Depuis cette position stratégique, « où presque tout peut arriver, le vin partagé, la bouffe, la musique, la danse, quelques rares bagarres, des rencontres extravagantes, des amours, de l’humour et toutes ces expressions par lesquelles un peuple pratique sa philosophie de vie », il a été témoin de « ces jours devenus “fériés” à cause de l’esprit de rébellion ». Entretien avec un insurgé dans l’âme.

PROPOS RECUEILLIS par GILLES LUCAS

CQFD : Le soir du samedi 6 décembre, à Athènes, Alexis, adolescent de 15 ans, est abattu par un policier. Des émeutes embrasent alors tout le pays. L’ambiance devait déjà être bien crispée pour que ça pète avec une telle fureur, non ?
Kostas : En novembre, il y a eu d’importantes actions collectives, comme la grève générale de la faim dans toutes les prisons grecques et aussi l’agitation chez les immigrés. Il y a bien sûr la crise économique, l’état d’arriération du pays, la corruption, la méfiance généralisée qui a suivi la farce des jeux Olympiques, la consommation effrénée provoquant un important endettement, la génération des 700 euros, le chômage, la violence policière, l’absence d’avenir… L’indignation qu’a provoquée la mort d’Alexis a cristallisé ces sentiments d’inquiétude et de dégoût. Avant son assassinat, tout le monde ne pensait qu’à Noël. Et d’un coup, tout a été retourné, remis à plus tard. L’heure était à la révolte.

Cette fois, les affrontements récurrents avec la police sont passés à un autre niveau.
K : Personne ne s’attendait à ce que des postes de police soient ainsi attaqués par des gamins, ni que des quartiers du Pirée, d’Athènes, de Salonique et de nombreuses villes de province soient ainsi secoués par l’esprit enhardi d’une jeunesse qu’on disait indolente. Personne n’avait prévu que, par le biais de ces gamins mal – et bien – élevés qui n’ont pas laissé passer le meurtre de l’un d’entre eux, le quotidien depuis longtemps installé sur les places et dans les ruelles bascule aussi rapidement, que la question sociale qui cherchait à s’exprimer de mille manières soit d’un coup posée par tous et au même instant.
Et puis, il y a aussi un mythe de la jeunesse rebelle qui remonte à la fin de la guerre. En décembre 1944, alors que les militaires venaient de se retirer face aux assauts de la guérilla grecque, les Anglais cherchent à mettre en place le régime qui leur convient. Athènes devient le théâtre de graves affrontements, avec d’un côté le peuple insurgé et la guérilla de gauche, et de l’autre les soldats anglais surarmés, les collabos, les conservateurs, les milices de droite et les flics. Des postes de police sont attaqués et, dans le quartier d’Exarchia, si calomnié aujourd’hui comme à chaque explosion sociale à Athènes, ont lieu de vives batailles. Beaucoup de commerçants qui s’étaient enrichis pendant l’occupation sont contraints de donner de quoi se nourrir et s’habiller. À l’époque, les gamins, déjà responsables et mûris du fait des dures conditions d’existence qu’ils avaient connues sous l’occupation allemande et en pleine guerre civile, jouaient leur vie à pile ou face. En décembre 2008, ces références-là sont revenues comme une provocation qui, en exagérant, voulait montrer l’importance et la légitimité de cette nouvelle révolte.

Qu’est-ce qui t’a semblé le plus remarquable ?
K : Le courage et l’audace face au danger, la multiplication des jeux de mots et d’esprit, l’avalanche d’idées d’intervention, la variété des moyens employés, le caractère hétéroclite des raisons et des buts de chacun pour participer à ce mouvement, l’étendue des actes symboliques. Mais surtout ces tentatives d’abandonner les stéréotypes et les habitudes, l’expression de sentiments profonds et l’usage d’un humour très incisif. L’expression publique dite « intelligente » – celle des experts et des universitaires, le discours politique, journalistique, sociologique, psychologique, religieux – a reçu un méchant coup dans la gueule. Le langage de la critique sociale s’est élargit. Ce qui est important et nécessaire car si une révolte, ici juvénile, emploie le langage des institutions, elle se fait toujours rattraper par elles.

Ceux qui ont participé aux émeutes étaient surtout des jeunes et des anarchistes, comme on l’a entendu ici ?
K : Tout au début, c’étaient les gamins. Très vite et au cours des affrontements et de l’extension du mouvement, des étudiants, des ouvriers, des employés, des militants gauchistes, des anarchistes, des parents, des immigrés, des gitans, des flâneurs, des chômeurs se sont mêlés d’une manière ou d’une autre à cette situation insurrectionnelle. Et ce fameux mot d’ordre « flics, cochons, assassins ! », autrefois lancé par les seuls anarchistes, autonomes et hooligans, a été repris par tous. Dans cette ambiance, l’agression patronale contre une ouvrière bulgare – secrétaire du syndicat des nettoyeurs – agressée au vitriol, a déclenché un mouvement offensif, avec des manifestations contre le « boss terrorism », des occupations, des affrontements victorieux contre les flics. Tout cela exprimant, en ces jours de fêtes, plutôt l’esprit de rébellion que celui de l’Esprit saint.
La discussion politique en termes de confrontation réelle, longtemps abandonnée et livrée aux « spécialistes  », a repris ses droits dans l’espace public. Quelle joie de rencontrer mes clients dans la rue, ivres de cette ambiance rebelle, hilares face au spectacle ridicule, à mourir de rire, d’un arbre de Noël planté par la mairie devant le Parlement, brûlé par les manifestants et le lendemain de nouveau planté et décoré, encerclé et gardé par les forces anti-émeutes !
Partout dans le monde, il y a un facteur latent, chez les adolescents. On vient de le voir ici,mais il existe partout ailleurs : une envie très profonde de tout foutre en l’air. Dans notre cas, cette envie s’est exprimée avec une vitalité stupéfiante et une densité exemplaire. Elle a été menée collectivement et socialement. Ici, un défi a été lancé. C’est important, et ceux qui cherchent un projet précis ou des théories définitives vont revenir les mains vides.

IL Y AURA UN AVANT ET UN APRÈS
par BASILE PÉVIN
Sautant sur l’aubaine de l’insurrection à la grecque pour fuir les Fêtes à la française, deux erroristes ont réussi la performance d’être à Athènes les trois jours où il ne s’y est rien passé. Caramba, encore raté ! Pourtant, rencontres et déambulations ont porté leurs fruits. Récit.

« FINALEMENT, qu’est-ce qu’on a gagné ? Le gouvernement n’est pas tombé, même ce putain de Premier ministre est resté, deux ministres ont donné leur démission mais elle n’a même pas été acceptée. On a brûlé plein de voitures de flics, mais ils en rachèteront d’autres, peut-être des mieux. Ils ont tiré plein de gaz lacrymogènes – plus de 4000 grenades la première semaine –, mais ils en ont racheté d’autres à l’armée israélienne, plus performantes. Elles piquent les yeux et la gorge, c’est horrible. » On est le 26 décembre et Andréas est un peu fatigué des trois dernières semaines. À Athènes, ville des jeux Olympiques, le sport le plus pratiqué en décembre a été le combat de rue, catégories « jets de pierre et cocktails Molotov » et « cramage de banques, grands commerces ou voitures de flics ». Couplé aux longues AG et discussions, ça donne pas mal de sommeil en retard et, pour certains, un peu de lassitude. « Étrangement, j’en ai marre de la routine des manifestations et des affrontements. Quand, pendant plus de deux semaines, tu affrontes les flics, tu jettes des pierres, des cocktails, quasiment tous les jours ; au bout d’un moment ça lasse, tu as envie de passer à autre chose. »

Depuis maintenant deux jours, le mouvement de contestation grec le plus important depuis la chute des colonels en 1974 est en « pause ». La dernière manif, mercredi 24, a été suivie d’une AG à Polytechnique (un des QG de la révolte) décidant de la fin de l’occupation. Quelques heures ou jours plus tôt, les centaines d’autres occupations à travers le pays avaient également été interrompues. Ça s’appelle « l’effet vacances de Noël »,et ça semble fonctionner aussi bien en Grèce qu’en France. Mais il n’y a pas que les papillotes et le mousseux qui ont incité les insurgés à temporiser : « On n’avait pas assez le soutien de la population, de la rue », analyse Natalia. « C’est un mouvement qui est parti le premier soir avec les anarchistes, mais qui a grandi dès la première semaine avec beaucoup de gens différents, essentiellement des jeunes, lycéens ou étudiants. Mais à la fin, dans les manifestations, il n’y avait presque plus que les personnes habituelles. Et puis ils menaçaient de lever l’asile sur Polytechnique. On a préféré arrêter dans l’idée de reprendre plus tard, quand le climat social sera plus propice. »

C’est vrai qu’en arrivant à Athènes le 25 décembre, on fut surpris du décalage entre ce qu’on avait lu dans les journaux français (« Athènes à feu et à sang », « La Grèce brûle ») et l’ambiance paisible régnant dans les rues. Bien entendu, il y a les devantures de banques ou de boutiques calcinées, les milliers d’affiches collées (de tout format, avec photos d’émeutes et textes incendiaires) ou les dizaines de milliers de graffitis. Une occupation des murs de la ville impressionnante, qui recouvre presque tous les espaces disponibles dans certains quartiers, comme Exarchia. Mais hormis cela, tout paraît normal – comme si de rien n’était. Les foules se pressent dans les magasins, les vieux boivent du tsipouro dans les bars, les junkies dealent devant Polytechnique fermée et personne n’a très envie de parler des « événements » de ces dernières semaines. Est-ce à dire que cela n’a concerné que quelques milliers de jeunes ?

« Une majorité de la population en a vraiment marre du comportement des flics et de la corruption du gouvernement et donc soutenaient les manifestants, en parole », affirme Natalia. « Mais hélas la plupart des gens ne veulent que changer de gouvernement et ne sont pas prêts à descendre dans la rue. » Un constat contrastant avec les récits parus en France laissant croire qu’en pays hellène c’était l’insurrection qui venait. Mais qui ne doit pas non plus inciter à minimiser l’incroyable mois de décembre qu’ont vécu des milliers de Grecs. « C’était assez inattendu et véritablement intense. Personne ne va oublier ce qui s’est passé », sourit Andréas. « Ce qui a été nouveau et enthousiasmant dans ce mouvement, c’est que plein de jeunes sont descendus dans la rue, spontanément. On a vu des très jeunes – 14, 15 ans – s’organiser entre eux pour attaquer une voiture de flics. On a vu des centaines de lycéens attaquer des cordons de MAT (police anti-émeutes) à coups de pierre. Les jeunes ne veulent pas de la vie qu’on leur propose.Et l’expérience des manifs, de la rébellion, c’est quelque chose qui ne peut pas être oublié. » Et Natalia de conclure : « On espère que ce n’est qu’un début. »

L’ESPRIT D’UN FEU QUI COUVE
par MARCO PILORI
Au croisement d’Ippocratous et d’Academia, c’est dans un théâtre désaffecté appartenant à l’université que s’est montée une nouvelle occupation après la décision de quitter les trois grandes facultés du centre-ville. La loi sur l’asile universitaire n’a pas cours ici, ce qui occasionne certaines tensions.Une trentaine de personnes sont là jour et nuit. Beaucoup ne se connaissent pas. Des hooligans veulent plus d’action et provoquent ceux qu’ils désignent comme des intellos. En attendant une activiste grecque anglophone qui en pince pour mon amie, nous décidons de partir manger une pita gyros à Exarchia. Devant un local du Pasok, des MAT – CRS locaux – sont postés là, à une centaine de mètres du lieu où Alexis a été tué. Ils ont l’air tendu et moi, qui ai voulu m’habiller couleur locale – en noir – j’ai l’impression de les inquiéter. À gauche, un resto est en vue, à une dizaine de mètres. Brusquement, un bruit de verre brisé. Nous nous retournons. Un flic se met à gueuler, avant de s’enfuir sous une pluie de Molotov qui s’abat sur lui et ses potes. Un ballet de gens en noir vont et viennent en lançant des bouteilles. Il nous faudra une bonne vingtaine de minutes, les mains tremblantes, pour nous remettre de cette séquence de riot-porn [1] inattendue. Maria, notre guide, raconte d’un air détaché : « Cet endroit a été attaqué des centaines de fois. » Bienvenue à Exarchia !

Dans un restaurant crétois, nous enchaînons les karafagi de rakomelo (boisson chaude et puissante, à base de raki et parfumée à la cannelle). On parle du mois qui vient de passer : la parano face à l’omniprésence des flics en civil ; la joie de se retrouver chaque jour si nombreux dans la rue, à coté de vieux, d’immigrants, de travailleurs ; le fait de ne plus avoir à initier les actions puisque lycéens et ultras du Panathinaïkos s’en chargent, ne laissant aucun répit à des flics incapables de faire face. « Et maintenant  ? » Socialiser la lutte, s’organiser sur le long terme n’est pas une mince affaire. Ici comme ailleurs, les médias ont l’art de détourner l’attention vers des problèmes mineurs. Par leur intermédiaire, le gouvernement cherche à répandre la peur dans les foyers : mise sur la sellette d’une prétendue tentative de coup d’État suite à une manif à proximité du Parlement, annonce de l’apparition d’une nouvelle génération de terroristes, tandis que des policiers vont dans les villages reculés pour annoncer aux habitants que des cagoulés vont venir brûler leurs commerces… À 4 heures du matin, le lundi 5 janvier, des policiers en faction ont été arrosés à l’arme automatique et l’un d’eux touché à la poitrine. S’en suivent soixante-quinze arrestations assaisonnées de bastonnades. Les flics raflent au hasard dans les bars. Les perquisitions chez des personnes fichées se multiplient. La police reprend position à l’endroit même où, il y a un mois, Alexis, un môme de quinze ans qui avait montré son cul à une patrouille, a été froidement abattu. La peur s’instille. À la radio, les chroniqueurs s’échinent à ce que la population s’identifie au policier blessé, ce bon fils – il a tout juste vingt ans – qui voulait monter en grade et restaurer la paix dans la société ; ce miraculé « protégé par des anges » car les balles se sont logées dans deux téléphones portables qu’il avait sur lui. Alexis, lui, n’a pas eu cette chance. Le 9 janvier, les vacances se terminent. Il ne s’est pas agi là d’un simple mouvement lycéen contre une réformette, il est donc difficile de prévoir ce qui pourra se passer.

MAIS AUSSI IMMIGRÉS, PRISONNIERS, PRÉCAIRES…
Le soleil inonde Patras, ce 31 décembre. Devant les grilles séparant le port de la ville, des dizaines de migrants et de réfugiés venus d’Afrique noire, d’Afghanistan, d’Irak, de Somalie, attendent dans le froid un hypothétique passage vers l’Italie. La forteresse européenne renvoie désormais ses illégaux vers le premier pays de l’Union où ils ont foutu les pieds, et ils sont là, dans un pays qu’ils n’ont pas choisi,à tenter de tuer le temps, vendant des DVD pirates, se bousculant parfois à cinq aux feux rouges pour nettoyer les pare-brise. Misère. Le train qui nous emmène à Athènes klaxonne en continu pour les chasser du bord des voies. Avant d’arriver à Athènes, la copine qui devait nous accueillir avait demandé : « Vous craignez les gaz lacrymo ? Vous avez besoin de masques ? » Mais dans la gare tout semble calme. À peine le temps de se changer et en route vers le quartier des prisons. Un grand feu d’artifice éclaire un millier d’hommes et de femmes en noir qui souhaitent la bonne année aux prisonniers et prisonnières. En novembre, la quasi-totalité des embastillés s’était mise en grève de la faim, faisant promettre au gouvernement des réformes d’ampleur. Depuis, les interpellés de décembre les ont rejoints. Et c’est l’espoir qui règne. Brûlant des chiffons derrière leurs barreaux, les femmes chantent qu’elles verront bientôt les leurs hors les murs. Beaucoup ont les larmes aux yeux.

Certains ont voulu relever la tête et profiter du moment pour se faire entendre. Ce fut le cas de Konstantina Kuneva,secrétaire du syndicat des travailleuses du nettoyage, bossant pour une entreprise sous-traitée par l’ISAP, la RATP locale. Attaquée par des inconnus au vitriol, elle est dans le coma depuis le 23 décembre. Le siège de l’ISAP et la Bourse du travail d’Athènes ont été alors occupés, tandis que la speakerine de la plus grande station de métro se faisait chiper le micro par des militants qui ont pu lire à plusieurs reprises un tract de soutien. Quelques jours auparavant, Maria avait rencontré Konstantina lors de l’occupation du siège national de la GSEE, la CGT locale. « Cela avait été décidé de manière informelle », raconte Maria, « des personnes de syndicats de base de coursiers, de livreurs, de la restauration, du nettoyage, du bâtiment, des précaires non syndiqués, des immigrants, mais aussi des profs et des journalistes sont venus. Près de 800 personnes sont passées lors de l’assemblée et nous avons discuté de nos conditions de travail, de la manière dont nous étions exploités, pour en conclure que non seulement les dernières lois votées allaient à l’encontre de nos droits élémentaires, mais que le peu de droits qui nous restaient n’étaient même pas respectés par les patrons. »

Articles publiés dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] Séquences vidéo prises sur la télé ou Internet montrant des images d’émeutes provoquant une forte excitation chez le spectateur.





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