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CQFD N°063


HISTOIRES DE SAUTE-FRONTIÈRES

DUBLIN II : DU BALAI, LES TCHÉTCHÈNES !

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : François Maliet.

C’est cela aussi, la globalisation : depuis le passage à l’acte des lois d’exception et autres Guantanamo judiciaires, les garanties individuelles ne sont plus tellement garanties dans notre bel Occident. Alors pourquoi donc les Tchétchènes s’entêtent-ils à vouloir se réfugier ici ?

ON FAIT PAS GAFFE, on laisse bêtement ses empreintes digitales à Varsovie à peine débarqué de sa Tchétchénie natale, et hop, on se retrouve dans l’obligation de quémander son strapontin de survie exclusivement… en Pologne. Le règlement dit de Dublin II est très pointilleux : la demande d’asile doit être instruite dans le pays par lequel l’intéressé est entré dans l’Union européenne. Le fichier biométrique Eurodac des demandeurs d’asile et des personnes « ayant illégalement franchi les frontières extérieures de l’Europe » permet de déjouer les ruses des plus filous qui jurent leurs grands dieux n’avoir fait aucune escale entre Grozny et Toulouse. Associez ces deux outils administrativo-policiers, comme le fait la préfecture du Tarn, et vous pourrez en toute bonne conscience expulser quatre familles tchétchènes dont les membres ont laissé quelques traces de doigts à la bleusaille polonaise. Ceci sans avoir à tenir compte des mésaventures de ces galériens de l’exil qui mériteraient pourtant un peu de répit. Débarqué dans le Tarn en juin dernier, « il y a parmi eux un couple avec deux enfants : un de trois ans et l’autre de trois mois, né ici », explique Guy David, cofondateur du collectif de soutien. « Il y a aussi une veuve, avec son enfant de quatre ans. En Tchétchénie, son mari a été battu à mort par la police. Elle a porté plainte avec l’aide d’une association de défense des droits humains, mais la police lui a fait comprendre qu’il était préférable de la retirer. » Si « l’opération de maintien de l’ordre » chère à Vladimir Poutine est officiellement terminée, la chasse au dissident « jusque dans les chiottes » reste une tradition bien ancrée chez les autorités pro-russes. Le collectif ne demande pas la lune, juste l’obtention d’un titre de séjour provisoire qui permettrait à ces réfugiés de déposer une demande d’asile. Pour trois de ces familles, le préfet, magnanime, offre une alternative  : un billet d’avion ou la clandestinité. « Sur les quatre familles, une a disparu dans la nature. Lors de leur convocation à la préfecture, ils n’ont pas été arrêtés car ils n’avaient pas leur enfant avec eux. Et le lendemain, quand la police est venue les chercher à l’hôtel, ils étaient partis », poursuit le militant. « Noël en cavale, miladiou, Pâques en cavale itou », comme dit un adage local.


La dernière famille, convoquée à la préfecture le 5 janvier, a tout de même réussi à émouvoir les fonctionnaires. « Alors qu’il était encore en Tchétchénie, le père a été enlevé par des hommes armés, apparemment des policiers, et leur 4X4 a eu un accident », explique Guy. « Il s’est réveillé à l’hôpital après avoir été opéré du bras, qui était très abîmé. Il a eu la trouille et a préféré partir avec sa femme et ses trois enfants. Mais le voyage n’a pas arrangé sa blessure, et il doit repasser sur le billard au mois de mars à Toulouse. » Cette promesse d’hospitalisation, conjuguée à la pression du collectif de soutien, lui valut une prolongation de séjour d’un mois et l’autorisation de faire une demande spéciale d’étranger malade. « En Pologne, il n’est pas sûr qu’un réfugié puisse consulter un spécialiste pour ce type de blessure grave », fait remarquer Guy. L’entrée de ce pays dans l’espace Schengen au 31 décembre 2007 l’a contraint à s’inventer une vocation de nation-refuge et à développer ses structures et sa politique d’accueil des demandeurs d’asile. Selon un rapport de la Cimade et du Comité Tchétchénie [1], « ces dernières années, la Pologne a connu des arrivées importantes de demandeurs d’asile en provenance de la Fédération de Russie, essentiellement originaires de Tchétchénie (90 % des demandeurs d’asile) ». Ce document atteste d’une réelle différence de traitement des réfugiés puisqu’en Pologne ils peuvent se fader jusqu’à douze mois de rétention avant d’être expulsés. Car si en France, en 2007, seulement 34 % des demandeurs d’asile russes ont eu accès à un véritable statut de réfugié, ils ne sont que 3% à obtenir ce précieux sésame à Varsovie. Les conditions d’accueil sont à ce point difficiles que Brice Hortefeux, digne et ombrageux représentant de l’identité nationale, a même demandé en juillet 2007 la suspension provisoire des réadmissions de Tchétchènes vers la Pologne. Une suspension qui n’a malheureusement plus cours aujourd’hui. Et la préfecture du Tarn de se planquer derrière le règlement : « Au départ, elle a joué la carte de la communication, allant même jusqu’à nous recevoir sous l’oeil des caméras de France 3, devant lesquelles elle arguait de l’obligation donnée par le règlement de Dublin II », explique Guy. « Mais depuis qu’on a fait savoir qu’il existe, au sein de ce règlement, un droit de souveraineté qui permet à l’État français d’autoriser ces familles à demander l’asile ici, elle en appelle beaucoup moins à la presse ! »

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] Droit d’asile : les gens de Dublin II », décembre 2008.





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