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CQFD N°063


LES VIEUX DOSSIERS DE GILLES

UNE AFFAIRE DE POMPES

Mis à jour le :15 janvier 2009. Auteur : Gilles Lucas.


Une paire de pompes fend l’air dans cette salle d’un bunker de la zone verte de Bagdad en direction de la face du « chien » Dobeulyou. Et dans plusieurs pays, depuis ce jour historique du 14 décembre, à l’instar du geste audacieux de Mountazer al-Zaïdi, le lanceur devenu célébrité internationale, des chaussures sont lancées sur des portraits du mass-criminal américain, ex-Présiden t et salopard pour l’éternité. À Ankara, Gaza, Paris, Athènes, Londres et ailleurs, c’est au bout d’un bâton qu’on promène des godasses, faute de pouvoir y ficher la tête de Bush lui-même. Et ces tatanes là semblent traverser l’histoire comme le symbole rudimentaire de la colère des pauvres qui, comme toutes premières armes, n’ont que leurs pieds et leur nombre. Les fantômes des paysans insurgés du centre de l’Europe, entre la fin du Moyen Âge et les premiers balbutiements de la Renaissance,peuvent s’en porter garants.

Car, dès 1493, dans les montagnes des rives occidentales du Rhin,à l’occasion d’assemblées clandestines, flotte un étendard sur lequel est dessiné un soulier. C’est autour de ce symbole plébéien, destiné à marquer l’opposition à la noblesse et aux riches qui, eux, portent des bottes, que se regroupent les paysans insurgés de la région de Sélestat, au sud de Strasbourg. « Bundschuh » – chaussures à lacets ou fédération des chaussures – est le nom que vont se donner pendant une vingtaine d’années, de chaque côté du fleuve et jusque dans les profondeurs de l’Europe, tous les soulèvements contre l’Église et la noblesse. C’est donc dans cette région, vingt-quatre ans avant que le moine Luther n’affiche, à Wittenberg, ses quatre-vingt-quinze thèses qui feront trembler l’Église et réjouiront la bourgeoisie en gestation, que trouve à se cristalliser l’esprit de subversion que la noblesse avait pensé effacer, en Bohême, le 21 octobre 1421, lors de l’extermination des Taborites. N’avaient-ils pas tenté, ces derniers, de réaliser cette prédiction selon laquelle « tous les hommes vivront ensemble comme des frères, nul ne sera assujetti à autrui » ?

Dès la seconde moitié du siècle, des écrits prophétiques et incendiaires font leur retour en Alsace et sur la rive orientale du Rhin. « La confrérie du Rosaire de Colmar » fait des adeptes. La doctrine de ces Fraternités ? Affirmer avec insolence que «  la chose capitale [est] que toutes les œuvres d’un confrère et tous les mérites de chacun sont un bien commun à tous… » définissant une communauté de partage étrangère à ceux qui s’accaparent richesses et promesses du paradis. Dans les forêts, paysans et pauvres des villes so’rganisent, prêtent serment – acte de tarnsgression irréversible puisqu’on ne peut prêter serment qu’à Dieu ou à l’Empereur – et élaborent un programme d’action dont les principaux termes sont l’abolition des impôts injustes et des tribunaux de l’évêque et de l’Empereur et la chasse aux usuriers juifs [1]. Le mouvement sera trahi et ses milliers de partisans pourchassés et massacrés. Mais ses survivants répandent le projet en Suisse et dans le sud de l’Allemagne, misant sur un soulèvement général. En 1502, dans la région de Bruchsal – au nord-est de Strasbourg – près de 7000 hommes font partie de la nouvelle ligue dont les ramifications s’étendent jusqu’au Main et par-delà le margraviat de Bade. Là aussi, refus du paiement des dîmes et impôts aux princes, seigneurs et prêtres, mais encore abolition du servage, confiscation des biens ecclésiastiques et patarge de ceux-ci entre les gens du peuple. Là aussi, trahison, massacres et arrestations en masse. C’est alors qu’en Souabe revient le Bundschuh, pendant qu’en Forêt-Noire, Joss Fritz, rescapé de 1502, organise une vaste conspiration qui, avec l’aide de mendiants, de vagabonds, chevaliers, prêtres, bourgeois, plébéiens et paysans, s’étend à tout le pays. Dans le Wurtemberg, le centre de l’Allemagne et en Hongrie, l’effervescence est générale. Quelques premières offensives paysannes réussissent, comme en Suisse. Les noblesses européennes décident alors de s’unir et rassemblent toutes leurs forces pour anéantir l’insurrection en 1514. Encore quelques années avant que n’éclate la Guerre des paysans de 1525, à son tour ércasée dans le sang. Encore quelques siècles avant que les Rois du monde ne se prennent un définitif coup de pompes au train…

Article publié dans CQFD n°63, janvier 2009.


[1] En cette fin du Moyen Âge, l’Église, garante de l’ordre et la soumission en Europe occidentale, interdit hypocritement l’usure entre chrétiens. La pratique est alors dévolue aux seuls prêteurs juifs.On interdit aux Juifs l’accès à la plupart des métiers.





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